Une tradition authentique, source de vie nouvelle
La visite du pape Léon XIV en France a suscité un formidable enthousiasme bien au-delà des milieux catholiques. Entouré de foules joyeuses, le souverain pontife a prononcé quatorze homélies et discours, tous porteurs d’un message adressé d’abord aux Français, mais aussi à l’Europe et au monde entier. Même le Président de la République, dont l’absence avait été remarquée aux messes de Paris et de Lourdes, a fini par être convaincu de se rendre à la messe de Metz, en espérant que Léon XIV avait été conquis par « une nation fervente, unie et heureuse. » Au centre des Congrès Robert Schuman, rappelant « une formule ashkénaze de la fin du XVIIIe siècle ‘Heureux comme Dieu en France1’, Emmanuel Macron exprimait à nouveau « sa gratitude et sa joie » pour promettre que « nous dirons désormais en mémoire de ces quatre jours ‘Heureux comme Léon XIV chez nous’ ! »
On devrait pourtant se souvenir que, dans un registre apparemment discordant, l’essayiste allemand Friedrich Sieburg2, avait gagné au tournant des années 1930 une certaine célébrité en traitant des relations culturelles et politiques franco-allemandes à l’aune d’une Allemagne déjà significativement avancée en termes de machinisme et de performances industrielles, pendant que la France se réjouissait de sa douceur de vivre, tout en prétendant incarner à elle seule l’ordre européen et un haut degré civilisationnel. Avec son livre « Dieu est-il français ? », il brocardait ainsi la France : « Marcher à la tête de la civilisation, ou plus exactement identifier celle-ci avec les coutumes et les usages français, telle est la plus modeste des revendications françaises », en une période où le désastre de juin 40 était encore inimaginable…
Le général de Gaulle, actuellement, donne l’idée de ce Meshihâ attendu
Quand on a lu 20, 30 apocalypses, et à plus forte raison quand on les a mémorisées, par cœur puisque tout cela devait être mémorisé, on s’aperçoit que l’apocalypse johannique qu’on jugeait extraordinairement obscure, s’avère non pas tellement lumineuse puisque contenant des quantités de choses qui sont perdues depuis 2000 ans, mais pouvant immédiatement s’éclairer par les lois du genre apocalyptique. […] Écrasés sous le joug des Romains, ils attendent un Messie libérateur. Le général de Gaulle, actuellement, vous donne l’idée de ce Meshihâ attendu, un général victorieux qui va sauver le pays occupé par les Romains. Toutes ces apocalypses, toute la littérature évangélique et paulinienne a été faite dans un milieu comparable à celui dans lequel nous vivons. (École des Hautes Études, 5 février 1941).
Comme le rappelle Antonin Baudry dans La Bataille de Gaulle – film à succès de l’été 2026 – la France effondrée à la suite de la chute de Paris déclarée Ville ouverte le 14 juin 1940, avait dû signer avec le IIIe Reich l’armistice du 22 juin 1940. Seul contre tous, Charles de Gaulle, général inconnu, sans armée et sans appui politique, s’échappait alors vers Londres et tentait de convaincre le monde que la « bataille de France » n’était ni terminée, ni perdue… Mais, sans doute doit-on s’étonner des propos que tenait, sans plus de précaution, l’anthropologiste Marcel Jousse en février 1941 – trois ans et demi avant l’Appel du 6 Juin 1944 et avant que ne se profilent les premiers mouvements de résistance et ne s’envisage le débarquement des troupes alliées – en plein cœur de Paris à la Sorbonne, au su et au vu de tout le monde universitaire et à la barbe de l’Occupation allemande, en affirmant son soutien et son admiration pour un général déchu… Et on constate aujourd’hui même, dans une France à nouveau inquiète de son avenir et peut-être en turbulence, qu’il est certes louable de considérer, comme le président Macron, que l’Europe s’est assurément construite sur un « socle gréco-romain et judéo-chrétien », mais qu’il faut refuser de figer ces racines dans une vision purement nostalgique.
« C’est c’tit-là qu’a inventé le grec », disait sa mère
Je l’ai entendue à Fresnay, à côté de la gare, où il y avait un vieux berger, mort maintenant, qui disait à M. le Curé : « Ah ! Je vais point écouter vos sermons, c’est que j’en sais des choses ! » C’était tel que le Curé m’a dit : « Vous savez, il y a un bonhomme dans la paroisse qui ne met jamais les pieds dans l’église, mais il en sait des affaires du bon Dieu. » Je vous crois ! Et bien plus belles que celles de M. le Curé ! Qui lui avait appris tout cela ? Son père. Son père lui disait : « Mon gars, je te le répèterai qu’une fois. » J’étais berger, me disait-il, alors j’essayais de me rappeler dans le courant de la journée, je ne faisais que cela. Mon père n’était point commode et il récitait cela une fois seulement. » […] J’avais commencé à apprendre le grec par l’Anthologie de Maunoury3 que vous ne connaissez probablement pas. C’est par là qu’il faudrait commencer. Maunoury était un paysan du nord d’Alençon. « C’est c’tit-là qu’a inventé le grec », disait sa mère. Elle n’avait pas tort sa bonne mère paysanne, c’était celui qui était signalé comme le grand maître de grec. Il a fait un petit livre qui s’appelle « Anthologia Mikrâ », petite anthologie où il a montré que c’était par les racines qu’il fallait aller. On n’avait pas alors de dictionnaire. […] Je suis celui qui jamais n’a mis le nez dans un dictionnaire et qui sais son grec puisque quand j’ai passé ma licence […] On m’a mis 18 sur 20 pour ne pas me mettre 20. Cela ne se faisait pas. Maunoury, le paysan, avait fait cette prise de conscience que c’est par les racines qu’il faut marcher et non pas seulement à coup de grammaire, et qu’une langue ne se comprend qu’en remontant dans sa tradition… jusqu’au geste. (École des Hautes Études, 13ème leçon, 5 mars 1941).
Si dans la Chronique joussienne n°3 – Nous avons vu la Gaule perdurable la Sarthe éternelle – nous faisions remarquer que Marcel Jousse, attendri lors de sa première permission en 1917 à Fresnay-sur-Sarthe, par l’accueil de sa mère toute fière de sa double décoration de Légion d’Honneur et de Croix de guerre, aimait à rappeler le besoin « d’approfondissement » du pays et du monde paysan. Il ne manquait pas moins de s’insurger contre la routine qui, selon lui, était à l’opposé de la tradition authentique, source de vie nouvelle nous permettant d’être « tendus vers l’avant ». Certes, la relation maternelle restait pour lui le fondement de toute sa construction intellectuelle, comme elle le fut pour son maître helléniste A-F Maunoury.
Nous avons affaire à un rajeunissement de la pensée humaine
Je vous ai dit la différence qu’il y a entre l’esprit sémitique et l’esprit grec et latin, c’est que l’esprit grec marche d’une façon syllogistique, algébrisante, tandis que le palestinien va par mimodrames successifs. […] Je crois que si La Fontaine était en face de moi, il ne serait point absolument fâché de cette découverte. C’est qu’en effet nous avons affaire là un rajeunissement de la pensée humaine. C’est une grande erreur de dire, comme nous l’avons souvent entendu et lu, que le Palestinien n’a pas de raisonnement suivi. Vous avez là la plus belle réponse qu’on puisse donner aux philologues. Ce style oral mis par écrit peut paraître disloqué, c’est la plus splendide logique vivante humaine. […] Et c’est là qu’on pourrait redire la grande Parole de Rabbi Iéshoua en face du paralytique, devant notre pédagogie et devant notre stylistique algébrosées : « Lève-toi Prends ton grabat et marche » (EHE, 2 mars 1937).
Mais il s’est trouvé au cœur de deux cultures contraires, celle de l’oralité transmise par sa mère et celle de la culture écrite à l’école, qu’il a su utiliser pour mettre en évidence la dimension fondamentalement universelle de la parole à des fins de rajeunissement de la pensée humaine. Selon Jean Sulivan4, le père Jousse a « enseigné avec l’opiniâtreté du paysan qui défriche et laboure la terre qu’il veut ensemencer, contribuant ainsi à créer un climat dans toutes les sciences humaines. »
Ma mère m’a enfanté deux fois : une fois pour le monde, une fois pour le Ciel, Saint Augustin5 (Les Confessions)
Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 6 octobre 2026
1 Cette expression correspondrait à un dicton yiddish du XIXe siècle « Men ist azoy wie Gott in Frankreich ») – traduit en allemand Glücklich wie Gott in Frankreich – pour signifier un idéal de vie de liberté et de sécurité prévalant en France, considérée alors comme un « paradis » face aux persécutions subies partout ailleurs en Europe et en Russie.
2 Dans cet ouvrage – « Dieu est-il français ? » – publié chez Grasset en 1929, Friedrich Sieburg, correspondant de presse à Paris entre 1926 et 1929 du Frankfurter Zeitung, devenu plus tard pro-nazi, tente d’explorer des relations culturelles et politiques franco-allemandes en analysant la tension entre l’universalisme français et les réalités sociopolitiques de l’Europe de l’entre-deux-guerres.
3Auguste-François Maunoury (1811-1898), chanoine de la cathédrale de Sées (Orne), considéré comme un des plus grands exégètes et hellénistes de son temps, a publié un nombre considérable d’ouvrages exégétiques et de manuels d’initiation à la langue grecque ancienne, dont la Petite Anthologie (Recueil de fables, descriptions, épigrammes, pensées, contenant les racines de la langue grecque). À consulter aux Archives diocésaines de Séez (archives.historiques@diocesedeseez.org) et à la Bibliothèque diocésaine Mgr Jean Bertaut de Séez (bibli-jeaneudes.fr).
4 Jean Sulivan (1913-1980), prêtre mais aussi journaliste, animateur de cinéclub, auteur et directeur de collection chez Gallimard.
5 Saint Augustin de Thagaste ((354-430), évêque d’Hippone, philosophe et théologien, reconnu comme l’un des plus grands Pères et Docteurs de l’Église, a su rendre un vibrant hommage à sa mère, sainte Monique, grâce aux prières de qui il se convertit et se fit baptiser en 387 à Milan.


