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14. Tout l’homme est mémoire

Ce qui ne se retient pas par cœur est inutile à la vie

Les manifestations de lycéens débutées en septembre en région parisienne, avant de s’étendre à l’ensemble du pays, ont rassemblé des dizaines de milliers de jeunes, contestant confusément les conditions d’études, la pénibilité du travail scolaire, le manque de professeurs, la vétusté des infrastructures et la sélection Parcoursup pour l’accès à l’enseignement supérieur. Mais si ces questions peuvent parfois paraître secondaires sinon dérisoires au regard de la menace d’effondrement économique du pays caractérisée par une dette démesurée, un défaut généralisé de contrôle du bien commun et une crise financière majeure… on ne pourrait reprocher à ces jeunes en colère, une inquiétude face à leur avenir et une recherche de sens à leur vie.

Une telle crise d’espérance ne cache-t-elle pas des fractures sociétales beaucoup plus profondes ? Ne s’agirait-il pas d’un affaissement généralisé du niveau éducatif français comme résultat d’orientations pédagogiques erronées ou dévoyées, et, à la fois, d’une menace sourde que l’intelligence artificielle fait peser sur les débouchés de certains métiers intellectuels jusqu’à présent estimés ‘respectables’?

De nombreux rapports internationaux – dont les enquêtes PISA de l’OCDE – pointent d’année en année et depuis des décennies, une baisse des performances des élèves français, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit. D’aucuns à présent attribuent ce déclin aux méthodes d’apprentissage transversales au détriment de la transmission verticale, des savoirs fondamentaux et de l’effort. Par ailleurs, l’irruption massive de « l’intelligence artificielle générative » – capable de rédiger, de traduire, d’analyser des données juridiques ou financières à une vitesse prodigieuse – transformant radicalement le rapport au savoir et à l’avenir professionnel, est en train de carrément déclasser nombre de métiers, et par conséquent crée chez les jeunes générations, un désarroi de substitution, avec même un sentiment d’obsolescence programmée des savoirs qui leur sont enseignés, quand il ne s’agit pas déjà de l’obsolescence de l’enseignant, pire encore de l’obsolescence de l’homme…

C’est le philosophe Günther Anders1 qui, par son ouvrage « L’obsolescence de l’homme », analysait déjà en 1956 comment le développement technique moderne pouvait rendre l’être humain inadapté et inférieur à ses propres créations. Et on se rend compte aujourd’hui qu’avec l’accès immédiat à l’information et aux outils numériques, l’enseignant n’est plus l’unique détenteur ou dispensateur de la connaissance, et que les robots, moteurs de recherche et autres ChatGPT, pourraient – devront irrémédiablement – se substituer au « simple humain muni de sa parole. » Cependant, l’œuvre critique de Günther Anders a été conceptualisée après son séjour aux États-Unis et publiée en allemand en 1956, un an avant que Marcel Jousse, atteint d’une sclérose cérébrale, cesse de professer à la Sorbonne et rentre se faire soigner à Fresnay.

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13. Pour un rajeunissement de la pensée humaine

Une tradition authentique, source de vie nouvelle

La visite du pape Léon XIV en France a suscité un formidable enthousiasme bien au-delà des milieux catholiques. Entouré de foules joyeuses, le souverain pontife a prononcé quatorze homélies et discours, tous porteurs d’un message adressé d’abord aux Français, mais aussi à l’Europe et au monde entier. Même le Président de la République, dont l’absence avait été remarquée aux messes de Paris et de Lourdes, a fini par être convaincu de se rendre à la messe de Metz, en espérant que Léon XIV avait été conquis par « une nation fervente, unie et heureuse. » Au centre des Congrès Robert Schuman, rappelant « une formule ashkénaze de la fin du XVIIIe siècle ‘Heureux comme Dieu en France1’, Emmanuel Macron exprimait à nouveau « sa gratitude et sa joie » pour promettre que « nous dirons désormais en mémoire de ces quatre jours ‘Heureux comme Léon XIV chez nous’ ! »

On devrait pourtant se souvenir que, dans un registre apparemment discordant, l’essayiste allemand Friedrich Sieburg2, avait gagné au tournant des années 1930 une certaine célébrité en traitant des relations culturelles et politiques franco-allemandes à l’aune d’une Allemagne déjà significativement avancée en termes de machinisme et de performances industrielles, pendant que la France se réjouissait de sa douceur de vivre, tout en prétendant incarner à elle seule l’ordre européen et un haut degré civilisationnel. Avec son livre « Dieu est-il français ? », il brocardait ainsi la France : « Marcher à la tête de la civilisation, ou plus exactement identifier celle-ci avec les coutumes et les usages français, telle est la plus modeste des revendications françaises », en une période où le désastre de juin 40 était encore inimaginable…

Le général de Gaulle, actuellement, donne l’idée de ce Meshihâ attendu

Quand on a lu 20, 30 apocalypses, et à plus forte raison quand on les a mémorisées, par cœur puisque tout cela devait être mémorisé, on s’aperçoit que l’apocalypse johannique qu’on jugeait extraordinairement obscure, s’avère non pas tellement lumineuse puisque contenant des quantités de choses qui sont perdues depuis 2000 ans, mais pouvant immédiatement s’éclairer par les lois du genre apocalyptique. […] Écrasés sous le joug des Romains, ils attendent un Messie libérateur. Le général de Gaulle, actuellement, vous donne l’idée de ce Meshihâ attendu, un général victorieux qui va sauver le pays occupé par les Romains. Toutes ces apocalypses, toute la littérature évangélique et paulinienne a été faite dans un milieu comparable à celui dans lequel nous vivons. (École des Hautes Études, 5 février 1941).

Comme le rappelle Antonin Baudry dans La Bataille de Gaulle – film à succès de l’été 2026 – la France effondrée à la suite de la chute de Paris déclarée Ville ouverte le 14 juin 1940, avait dû signer avec le IIIe Reich l’armistice du 22 juin 1940. Seul contre tous, Charles de Gaulle, général inconnu, sans armée et sans appui politique, s’échappait alors vers Londres et tentait de convaincre le monde que la « bataille de France » n’était ni terminée, ni perdue… Mais, sans doute doit-on s’étonner des propos que tenait, sans plus de précaution, l’anthropologiste Marcel Jousse en février 1941 – trois ans et demi avant l’Appel du 6 Juin 1944 et avant que ne se profilent les premiers mouvements de résistance et ne s’envisage le débarquement des troupes alliées – en plein cœur de Paris à la Sorbonne, au su et au vu de tout le monde universitaire et à la barbe de l’Occupation allemande, en affirmant son soutien et son admiration pour un général déchu… Et on constate aujourd’hui même, dans une France à nouveau inquiète de son avenir et peut-être en turbulence, qu’il est certes louable de considérer, comme le président Macron, que l’Europe s’est assurément construite sur un « socle gréco-romain et judéo-chrétien », mais qu’il faut refuser de figer ces racines dans une vision purement nostalgique.

« C’est c’tit-là qu’a inventé le grec », disait sa mère

Je l’ai entendue à Fresnay, à côté de la gare, où il y avait un vieux berger, mort maintenant, qui disait à M. le Curé : « Ah ! Je vais point écouter vos sermons, c’est que j’en sais des choses ! » C’était tel que le Curé m’a dit : « Vous savez, il y a un bonhomme dans la paroisse qui ne met jamais les pieds dans l’église, mais il en sait des affaires du bon Dieu. » Je vous crois ! Et bien plus belles que celles de M. le Curé ! Qui lui avait appris tout cela ? Son père. Son père lui disait : « Mon gars, je te le répèterai qu’une fois. » J’étais berger, me disait-il, alors j’essayais de me rappeler dans le courant de la journée, je ne faisais que cela. Mon père n’était point commode et il récitait cela une fois seulement. » […] J’avais commencé à apprendre le grec par l’Anthologie de Maunoury3 que vous ne connaissez probablement pas. C’est par là qu’il faudrait commencer. Maunoury était un paysan du nord d’Alençon. « C’est c’tit-là qu’a inventé le grec », disait sa mère. Elle n’avait pas tort sa bonne mère paysanne, c’était celui qui était signalé comme le grand maître de grec. Il a fait un petit livre qui s’appelle « Anthologia Mikrâ », petite anthologie où il a montré que c’était par les racines qu’il fallait aller. On n’avait pas alors de dictionnaire. […] Je suis celui qui jamais n’a mis le nez dans un dictionnaire et qui sais son grec puisque quand j’ai passé ma licence […] On m’a mis 18 sur 20 pour ne pas me mettre 20. Cela ne se faisait pas. Maunoury, le paysan, avait fait cette prise de conscience que c’est par les racines qu’il faut marcher et non pas seulement à coup de grammaire, et qu’une langue ne se comprend qu’en remontant dans sa tradition… jusqu’au geste. (École des Hautes Études, 13ème leçon, 5 mars 1941).

Si dans la Chronique joussienne n°3 – Nous avons vu la Gaule perdurable la Sarthe éternelle – nous faisions remarquer que Marcel Jousse, attendri lors de sa première permission en 1917 à Fresnay-sur-Sarthe, par l’accueil de sa mère toute fière de sa double décoration de Légion d’Honneur et de Croix de guerre, aimait à rappeler le besoin « d’approfondissement » du pays et du monde paysan. Il ne manquait pas moins de s’insurger contre la routine qui, selon lui, était à l’opposé de la tradition authentique, source de vie nouvelle nous permettant d’être « tendus vers l’avant ». Certes, la relation maternelle restait pour lui le fondement de toute sa construction intellectuelle, comme elle le fut pour son maître helléniste A-F Maunoury.

Nous avons affaire à un rajeunissement de la pensée humaine

Je vous ai dit la différence qu’il y a entre l’esprit sémitique et l’esprit grec et latin, c’est que l’esprit grec marche d’une façon syllogistique, algébrisante, tandis que le palestinien va par mimodrames successifs. […] Je crois que si La Fontaine était en face de moi, il ne serait point absolument fâché de cette découverte. C’est qu’en effet nous avons affaire là un rajeunissement de la pensée humaine. C’est une grande erreur de dire, comme nous l’avons souvent entendu et lu, que le Palestinien n’a pas de raisonnement suivi. Vous avez là la plus belle réponse qu’on puisse donner aux philologues. Ce style oral mis par écrit peut paraître disloqué, c’est la plus splendide logique vivante humaine. […] Et c’est là qu’on pourrait redire la grande Parole de Rabbi Iéshoua en face du paralytique, devant notre pédagogie et devant notre stylistique algébrosées : « Lève-toi Prends ton grabat et marche » (EHE, 2 mars 1937).

Mais il s’est trouvé au cœur de deux cultures contraires, celle de l’oralité transmise par sa mère et celle de la culture écrite à l’école, qu’il a su utiliser pour mettre en évidence la dimension fondamentalement universelle de la parole à des fins de rajeunissement de la pensée humaine. Selon Jean Sulivan4, le père Jousse a « enseigné avec l’opiniâtreté du paysan qui défriche et laboure la terre qu’il veut ensemencer, contribuant ainsi à créer un climat dans toutes les sciences humaines. »

Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 6 octobre 2026


1 Cette expression correspondrait à un dicton yiddish du XIXe siècle « Men ist azoy wie Gott in Frankreich ») – traduit en allemand Glücklich wie Gott in Frankreich – pour signifier un idéal de vie de liberté et de sécurité prévalant en France, considérée alors comme un « paradis » face aux persécutions subies partout ailleurs en Europe et en Russie.

2 Dans cet ouvrage – « Dieu est-il français ? » – publié chez Grasset en 1929, Friedrich Sieburg, correspondant de presse à Paris entre 1926 et 1929 du Frankfurter Zeitung, devenu plus tard pro-nazi, tente d’explorer des relations culturelles et politiques franco-allemandes en analysant la tension entre l’universalisme français et les réalités sociopolitiques de l’Europe de l’entre-deux-guerres.

3Auguste-François Maunoury (1811-1898), chanoine de la cathédrale de Sées (Orne), considéré comme un des plus grands exégètes et hellénistes de son temps, a publié un nombre considérable d’ouvrages exégétiques et de manuels d’initiation à la langue grecque ancienne, dont la Petite Anthologie (Recueil de fables, descriptions, épigrammes, pensées, contenant les racines de la langue grecque). À consulter aux Archives diocésaines de Séez (archives.historiques@diocesedeseez.org) et à la Bibliothèque diocésaine Mgr Jean Bertaut de Séez (bibli-jeaneudes.fr).

4 Jean Sulivan (1913-1980), prêtre mais aussi journaliste, animateur de cinéclub, auteur et directeur de collection chez Gallimard.

5 Saint Augustin de Thagaste ((354-430), évêque d’Hippone, philosophe et théologien, reconnu comme l’un des plus grands Pères et Docteurs de l’Église, a su rendre un vibrant hommage à sa mère, sainte Monique, grâce aux prières de qui il se convertit et se fit baptiser en 387 à Milan.

11. Araméens, détenteurs d’une culture toujours vivante

Marcel Jousse inscrit l’oralité des Évangiles dans le milieu sémitique

Après quatorze ans de guerre civile soldés par la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, la Syrie réapprend à vivre, comme tente de nous en convaincre le nouveau pouvoir, malgré une paix précaire et une économie désespérément exsangue. Cependant plusieurs rapports internationaux publiés en juillet 2026 soulignent que les chrétiens restent confrontés à un climat d’insécurité permanent et que les Églises orientales continuent de parler d’une communauté profondément inquiète.

Les chrétiens, une érosion continue

Le pays que j’ai retrouvé est plus pauvre et plus sunnite. Selon plusieurs organisations non gouvernementales, 80% des chrétiens de Syrie ont quitté le pays depuis 2011. À Seidnaya, haut lieu historique du christianisme syrien niché sur les contreforts du Qalamoun, les paroisses grecque-orthodoxe, syriaque-orthodoxe et grecque-catholique ont annoncé l’annulation de toutes leurs célébrations publiques d’août et septembre. […] Les Églises locales dénoncent des détentions qu’elles jugent injustifiées et des campagnes de dénigrement en ligne, résurgence de tensions communautaires nées pendant la guerre. Ce climat s’inscrit dans une série d’attaques qui ont durablement traumatisé les communautés chrétiennes. […] Malgré cette fragilité croissante, les chrétiens continuent de servir la société syrienne dans son ensemble, à travers leurs hôpitaux, leurs écoles et un secteur associatif dynamique. C’est le cas du Hope Center Syrie, implanté à Alep, Homs et Damas, lancé en mai 2018 sous la protection de l’Église et soutenu par une quinzaine d’ONG chrétiennes dont l’ACN : il vise à faire renaître une activité économique interrompue par la guerre et à aider les familles restées sur place à retrouver leur autonomie financière, pour les encourager, tout simplement, à rester. (Alep, le retour vers un avenir incertain, Tigrane Yégavian, CONFLITS, 20-08-2026).

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10. Oralité à l’origine de la transmission de la Bonne Nouvelle

Un idéal pédagogique centré sur le concept de la mémoire vivante

Durant près de trente ans (1931-1957), Marcel Jousse a régulièrement enseigné à la Sorbonne et dans différents instituts parisiens, sans aucune note, avec une stupéfiante capacité de mémoire où, selon sa collaboratrice Gabrielle Baron1, « tout s’enregistrait, se classait, s’ordonnait méthodiquement. » Le millier de cours magistraux qu’il a professés, ont été repris en sténotypie, puis méticuleusement dactylographiés sur près de 20 000 pages rassemblées en 75 fascicules.

Ce qui correspond à un travail considérable de Gabrielle Baron qui, dans un même élan, avait fait « enregistrer cinématographiquement les récitatifs de l’Évangile, afin de laisser après [elle], à la Fondation, en un document exact […] la méthode vivante de mémorisation globale étudiée au laboratoire, », sans pour autant malheureusement avoir pu « enregistrer ce récitatif dans le film… »

Tout pareillement, le ‘Vidéo-testament de Gabrielle Baron’ intitulé « Témoignage sur Marcel Jousse », enregistré en 1986 sur cassette VHS2, n’offre en rien la possibilité d’entendre la voix, ni de visionner les gestes du professeur Jousse. Ce qui est infiniment regrettable en raison des moyens techniques déjà à disposition au mitan du XXe siècle et du rôle particulier joué par l’intéressé en faveur de l’oralité.

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9. Tous les livres du monde ne sauraient contenir tous les dits de mon Rabbi

Déjà à la fin du XXe siècle, le Père Pierre Scheffer1 s.j. notait que « les jeunes générations s’évadaient, plus ou moins d’une culture dominée par l’écriture en se nourrissant de chansons, de films ou de télévision beaucoup plus que de livres. » Il observait ainsi que « le corps et la voix retrouv[ai]ent une place comme dans les premières cultures de l’histoire humaine, avant l’utilisation de l’écriture. En revanche, si ces cultures anciennes suscitaient un intense travail mémoriel, porté par le corps et la voix, il sembl[ait] bien qu’aujourd’hui la mémoire ait perdu ses lettres de noblesse. » Depuis lors, en ce premier quart du XXIe siècle, et surtout ces toutes dernières années, nous constatons l’accélération de ce phénomène due à l’émergence de « l’intelligence artificielle. »

Grâce au vaste répertoire de techniques très différentes à la confluence de plusieurs disciplines telles que les mathématiques, l’informatique, les sciences cognitives, les neurosciences et puis maintenant les data-sciences, l’intelligence artificielle permet l’automatisation de procédés et de tâches face auxquelles le cerveau humain rencontre certaines limites. Par des progrès encore plus considérables dans l’apprentissage profond dans le traitement du langage naturel, « l’intelligence artificielle générative » permet de gérer du contenu à partir d’instructions en langage textuel pour l’accès à un savoir en interaction avec la machine. Après la mobilisation d’ingénieurs, on recrute des philosophes censés apporter une dimension éthique à ces technologies. Pour autant, pourrait-on parler avec ce sentiment de puissance, de mémoire vivante ?

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