Archives de catégorie : Chroniques joussiennes

2. « Jamais homme ne parla comme parle cet homme-là »

L’héritage de l’anthropologue et prêtre Marcel Jousse (1886-1961) est considérable pour les chrétiens. Se définissant lui-même comme homme de l’oralité, il a beaucoup enseigné et peu écrit. À partir de sa propre expérience de paysan sarthois, il mit au jour une anthropologie de la connaissance et de la mémoire qu’il s’appliqua à aiguiser à l’approche de civilisations orales. Mais tous les préceptes qu’il enseigna à la Sorbonne auront été puisés dans l’univers évangélique, à la lumière des targoums bibliques en araméen. Cependant, c’est tout récemment, au premier quart du XXIe siècle1 que « la rencontre entre les formulations de Jousse sur l’oralité, et l’oralité vécue de la tradition de l’Église de l’Orient a permis de mettre des mots sur une réalité vivante qui est celle du texte oriental de l’Évangile Pshyttâ su par coeur et ruminé. »

Marcel Jousse avait cette exigence de véridicité que l’on retrouve dans l’oralité très scrupuleuse du monde rabbinique, ainsi que dans les aspirations de l’Église de l’Orient à apprendre par cœur les textes canoniques. Dès sa petite enfance sarthoise, Marcel Jousse avait appris l’Évangile des lèvres de sa mère orpheline et quasi illettrée qui l’avait appris elle-même d’une grand-mère totalement illettrée. Pouvait-il exister pour lui meilleure préparation à comprendre ce que peut être une parole vivante ? C’est la démonstration de ce que le sens de la foi et la grâce de la Parole sont accordés à tous les baptisés, quel que soit leur niveau d’instruction, pour la proclamation de l’Évangile dans toute sa force.

Et Marcel Jousse a eu cette prescience lumineuse d’une tradition araméenne et chaldéenne du témoignage direct par un récit « gestué » et su par cœur, facilement transmissible. Partant, il conçut d’appliquer à la Parole de Jésus sa méthode anthropologique, à partir des textes écrits, considérés comme des « textes morts », pour retrouver les « gestes vivants » sous-jacents, et replacer l’homme Jésus dans son contexte historique et linguistique araméen. Sous l’enveloppe grecque des Évangiles écrits, il en vint ainsi à prouver l’authenticité de la Parole vivante de celui qu’il appelait de son nom araméen Rabbi Iéshoua.

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1. Marcel Jousse demandait : Quelle langue a parlé Jésus, Monsieur le vicaire ?

Sans jamais avoir connu le texte canonique des évangiles en araméen, Marcel Jousse était convaincu que la tradition de l’Église de l’Orient devait nous éclairer sur les origines de l’Église dans la langue parlée par Jésus Christ.

L’oralité et l’anthropologie gestuelle, telles qu’il les a enseignées entre les années 30 et la fin des années 50, se sont trouvées en résonance avec une Chrétienté d’Orient dont la mémoire s’est perpétuée en dépit des guerres et des persécutions. Car c’est dans cette région du monde, creuset de beaucoup de civilisations, que s’est réalisée « l’Incarnation du Verbe ».

Quand j’ai eu 12 ans, j’ai été poser ce problème au vicaire de Beaumont : « Quelle langue a parlé Jésus ? – Il m’a dit : « Je n’en sais rien. Au séminaire on nous disait que Renan prétendait qu’il avait parlé syro-chaldaïque – Qu’est-ce que c’est que ça ? Je n’en sais rien – Mais au séminaire on ne vous a pas fait apprendre la langue de Jésus ? – Oh ! Mon pauvre petit, on a bien à faire autre chose que cela ! On a la théologie à apprendre – Mais alors, on ne vous a pas appris la langue de Jésus ? – Eh bien non »[…] Hier à l’École des Hautes Études, un prêtre qui me suit depuis plusieurs années m’a dit : « Vous êtes le premier d’entre nous qui ait essayé de comprendre profondément la valeur divine et humaine des paroles de Jésus. D’année en année s’est faite une conscience plus claire, une conscience de présence, alors je me suis dit, sans me le dire clairement car je ne savais pas le résultat où j’aboutirai : « Je veux ressusciter Jésus vivant parmi les êtres humains, et même parmi les prêtres qui ne s’en occupent pas. » C’est ce qui m’a été dit par un prêtre très pieux, vicaire d’une paroisse de Paris.

[…] Je vous fais aujourd’hui l’histoire de ma vie. Vous n’avez pas idée de ce que ce petit gars Marcel Jousse de Beaumont-sur-Sarthe a éprouvé en face de cette chose horrifiante. Je n’étais pourtant pas plus sot qu’un autre, j’avais été élevé au foyer par une mère profondément chrétienne qui, dès que j’ai été apte à pouvoir mémoriser, m’a appris les paraboles évangéliques. Le soir au foyer, et tous les soirs de carême, ma mère récitait l’Évangile du jour que lui avait appris sa grand-mère qui était illettrée mais profondément instruite des grands mécanismes traditionnels. Vous retrouverez cet écho dans mon œuvre, toujours : profondément instruite parce qu’illettrée. (Laboratoire de Rythmo-pédagogie, Sorbonne, le 8-02-1939).

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