Archives de catégorie : Chroniques joussiennes

13. Pour un rajeunissement de la pensée humaine

Une tradition authentique, source de vie nouvelle

La visite du pape Léon XIV en France a suscité un formidable enthousiasme bien au-delà des milieux catholiques. Entouré de foules joyeuses, le souverain pontife a prononcé quatorze homélies et discours, tous porteurs d’un message adressé d’abord aux Français, mais aussi à l’Europe et au monde entier. Même le Président de la République, dont l’absence avait été remarquée aux messes de Paris et de Lourdes, a fini par être convaincu de se rendre à la messe de Metz, en espérant que Léon XIV avait été conquis par « une nation fervente, unie et heureuse. » Au centre des Congrès Robert Schuman, rappelant « une formule ashkénaze de la fin du XVIIIe siècle ‘Heureux comme Dieu en France1’, Emmanuel Macron exprimait à nouveau « sa gratitude et sa joie » pour promettre que « nous dirons désormais en mémoire de ces quatre jours ‘Heureux comme Léon XIV chez nous’ ! »

On devrait pourtant se souvenir que, dans un registre apparemment discordant, l’essayiste allemand Friedrich Sieburg2, avait gagné au tournant des années 1930 une certaine célébrité en traitant des relations culturelles et politiques franco-allemandes à l’aune d’une Allemagne déjà significativement avancée en termes de machinisme et de performances industrielles, pendant que la France se réjouissait de sa douceur de vivre, tout en prétendant incarner à elle seule l’ordre européen et un haut degré civilisationnel. Avec son livre « Dieu est-il français ? », il brocardait ainsi la France : « Marcher à la tête de la civilisation, ou plus exactement identifier celle-ci avec les coutumes et les usages français, telle est la plus modeste des revendications françaises », en une période où le désastre de juin 40 était encore inimaginable…

Le général de Gaulle, actuellement, donne l’idée de ce Meshihâ attendu

Quand on a lu 20, 30 apocalypses, et à plus forte raison quand on les a mémorisées, par cœur puisque tout cela devait être mémorisé, on s’aperçoit que l’apocalypse johannique qu’on jugeait extraordinairement obscure, s’avère non pas tellement lumineuse puisque contenant des quantités de choses qui sont perdues depuis 2000 ans, mais pouvant immédiatement s’éclairer par les lois du genre apocalyptique. […] Écrasés sous le joug des Romains, ils attendent un Messie libérateur. Le général de Gaulle, actuellement, vous donne l’idée de ce Meshihâ attendu, un général victorieux qui va sauver le pays occupé par les Romains. Toutes ces apocalypses, toute la littérature évangélique et paulinienne a été faite dans un milieu comparable à celui dans lequel nous vivons. (École des Hautes Études, 5 février 1941).

Comme le rappelle Antonin Baudry dans La Bataille de Gaulle – film à succès de l’été 2026 – la France effondrée à la suite de la chute de Paris déclarée Ville ouverte le 14 juin 1940, avait dû signer avec le IIIe Reich l’armistice du 22 juin 1940. Seul contre tous, Charles de Gaulle, général inconnu, sans armée et sans appui politique, s’échappait alors vers Londres et tentait de convaincre le monde que la « bataille de France » n’était ni terminée, ni perdue… Mais, sans doute doit-on s’étonner des propos que tenait, sans plus de précaution, l’anthropologiste Marcel Jousse en février 1941 – trois ans et demi avant l’Appel du 6 Juin 1944 et avant que ne se profilent les premiers mouvements de résistance et ne s’envisage le débarquement des troupes alliées – en plein cœur de Paris à la Sorbonne, au su et au vu de tout le monde universitaire et à la barbe de l’Occupation allemande, en affirmant son soutien et son admiration pour un général déchu… Et on constate aujourd’hui même, dans une France à nouveau inquiète de son avenir et peut-être en turbulence, qu’il est certes louable de considérer, comme le président Macron, que l’Europe s’est assurément construite sur un « socle gréco-romain et judéo-chrétien », mais qu’il faut refuser de figer ces racines dans une vision purement nostalgique.

« C’est c’tit-là qu’a inventé le grec », disait sa mère

Je l’ai entendue à Fresnay, à côté de la gare, où il y avait un vieux berger, mort maintenant, qui disait à M. le Curé : « Ah ! Je vais point écouter vos sermons, c’est que j’en sais des choses ! » C’était tel que le Curé m’a dit : « Vous savez, il y a un bonhomme dans la paroisse qui ne met jamais les pieds dans l’église, mais il en sait des affaires du bon Dieu. » Je vous crois ! Et bien plus belles que celles de M. le Curé ! Qui lui avait appris tout cela ? Son père. Son père lui disait : « Mon gars, je te le répèterai qu’une fois. » J’étais berger, me disait-il, alors j’essayais de me rappeler dans le courant de la journée, je ne faisais que cela. Mon père n’était point commode et il récitait cela une fois seulement. » […] J’avais commencé à apprendre le grec par l’Anthologie de Maunoury3 que vous ne connaissez probablement pas. C’est par là qu’il faudrait commencer. Maunoury était un paysan du nord d’Alençon. « C’est c’tit-là qu’a inventé le grec », disait sa mère. Elle n’avait pas tort sa bonne mère paysanne, c’était celui qui était signalé comme le grand maître de grec. Il a fait un petit livre qui s’appelle « Anthologia Mikrâ », petite anthologie où il a montré que c’était par les racines qu’il fallait aller. On n’avait pas alors de dictionnaire. […] Je suis celui qui jamais n’a mis le nez dans un dictionnaire et qui sais son grec puisque quand j’ai passé ma licence […] On m’a mis 18 sur 20 pour ne pas me mettre 20. Cela ne se faisait pas. Maunoury, le paysan, avait fait cette prise de conscience que c’est par les racines qu’il faut marcher et non pas seulement à coup de grammaire, et qu’une langue ne se comprend qu’en remontant dans sa tradition… jusqu’au geste. (École des Hautes Études, 13ème leçon, 5 mars 1941).

Si dans la Chronique joussienne n°3 – Nous avons vu la Gaule perdurable la Sarthe éternelle – nous faisions remarquer que Marcel Jousse, attendri lors de sa première permission en 1917 à Fresnay-sur-Sarthe, par l’accueil de sa mère toute fière de sa double décoration de Légion d’Honneur et de Croix de guerre, aimait à rappeler le besoin « d’approfondissement » du pays et du monde paysan. Il ne manquait pas moins de s’insurger contre la routine qui, selon lui, était à l’opposé de la tradition authentique, source de vie nouvelle nous permettant d’être « tendus vers l’avant ». Certes, la relation maternelle restait pour lui le fondement de toute sa construction intellectuelle, comme elle le fut pour son maître helléniste A-F Maunoury.

Nous avons affaire à un rajeunissement de la pensée humaine

Je vous ai dit la différence qu’il y a entre l’esprit sémitique et l’esprit grec et latin, c’est que l’esprit grec marche d’une façon syllogistique, algébrisante, tandis que le palestinien va par mimodrames successifs. […] Je crois que si La Fontaine était en face de moi, il ne serait point absolument fâché de cette découverte. C’est qu’en effet nous avons affaire là un rajeunissement de la pensée humaine. C’est une grande erreur de dire, comme nous l’avons souvent entendu et lu, que le Palestinien n’a pas de raisonnement suivi. Vous avez là la plus belle réponse qu’on puisse donner aux philologues. Ce style oral mis par écrit peut paraître disloqué, c’est la plus splendide logique vivante humaine. […] Et c’est là qu’on pourrait redire la grande Parole de Rabbi Iéshoua en face du paralytique, devant notre pédagogie et devant notre stylistique algébrosées : « Lève-toi Prends ton grabat et marche » (EHE, 2 mars 1937).

Mais il s’est trouvé au cœur de deux cultures contraires, celle de l’oralité transmise par sa mère et celle de la culture écrite à l’école, qu’il a su utiliser pour mettre en évidence la dimension fondamentalement universelle de la parole à des fins de rajeunissement de la pensée humaine. Selon Jean Sulivan4, le père Jousse a « enseigné avec l’opiniâtreté du paysan qui défriche et laboure la terre qu’il veut ensemencer, contribuant ainsi à créer un climat dans toutes les sciences humaines. »

Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 6 octobre 2026


1 Cette expression correspondrait à un dicton yiddish du XIXe siècle « Men ist azoy wie Gott in Frankreich ») – traduit en allemand Glücklich wie Gott in Frankreich – pour signifier un idéal de vie de liberté et de sécurité prévalant en France, considérée alors comme un « paradis » face aux persécutions subies partout ailleurs en Europe et en Russie.

2 Dans cet ouvrage – « Dieu est-il français ? » – publié chez Grasset en 1929, Friedrich Sieburg, correspondant de presse à Paris entre 1926 et 1929 du Frankfurter Zeitung, devenu plus tard pro-nazi, tente d’explorer des relations culturelles et politiques franco-allemandes en analysant la tension entre l’universalisme français et les réalités sociopolitiques de l’Europe de l’entre-deux-guerres.

3Auguste-François Maunoury (1811-1898), chanoine de la cathédrale de Sées (Orne), considéré comme un des plus grands exégètes et hellénistes de son temps, a publié un nombre considérable d’ouvrages exégétiques et de manuels d’initiation à la langue grecque ancienne, dont la Petite Anthologie (Recueil de fables, descriptions, épigrammes, pensées, contenant les racines de la langue grecque). À consulter aux Archives diocésaines de Séez (archives.historiques@diocesedeseez.org) et à la Bibliothèque diocésaine Mgr Jean Bertaut de Séez (bibli-jeaneudes.fr).

4 Jean Sulivan (1913-1980), prêtre mais aussi journaliste, animateur de cinéclub, auteur et directeur de collection chez Gallimard.

5 Saint Augustin de Thagaste ((354-430), évêque d’Hippone, philosophe et théologien, reconnu comme l’un des plus grands Pères et Docteurs de l’Église, a su rendre un vibrant hommage à sa mère, sainte Monique, grâce aux prières de qui il se convertit et se fit baptiser en 387 à Milan.

12. Quand on nous parle de rechristianiser la France

Marcel Jousse, qui par une voie nouvelle confirme les vérités anciennes

Au moment où la France s’apprête à accueillir le pape Léon XIV officiellement invité par le gouvernement et par l’Église de France, il est de bon augure de se rappeler l’interpellation de saint Jean Paul II en 1980 : « France, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? » Il est tentant de se demander quels thèmes abordera-t-il, alors que sa visite suscite déjà de la part de nombreux Français catholiques une certaine confiance, mais aussi l’espoir d’un nouveau souffle. Sans nécessairement redouter une quelconque instrumentalisation, on peut espérer que ce voyage papal concourra à encourager toutefois les Français à tirer parti d’un si riche héritage chrétien, sans aucune nostalgie…

S’il est certain qu’à Metz, Léon XIV traitera de l’Europe (§ Chroniques joussiennes n°5) et qu’à Lourdes il s’agira de dévotion populaire, pour l’agenda de Paris les spéculations vont bon train quant à ce qui relève de l’interface entre le religieux et le sociétal, pour ne pas dire les questions civilisationnelles ou carrément géopolitiques. En témoignent les deux encycliques, d’abord (septembre 2025) « Dilexi te » consacré à l’amour envers les pauvres, indissociable de la foi chrétienne ; et ensuite (mars 2026) « Magnificat humanitas » sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle par le refus de l’illusion transhumaniste et de la ‘Babel technocratique’ (§ Chroniques joussiennes n°4 et n°9). Enfin le souverain pontife ne se considère pas uniquement comme un responsable religieux venu pour les seuls membres de son Église. S’adressant à tous les Français, il devrait aborder, de façon directe ou indirecte, les thèmes de la fin de vie – adoptée par le Parlement français en juillet 2026 – et de l’interruption volontaire de grossesse – inscrite en France depuis mars 2024 dans la Constitution – par le prisme de la spiritualité, mais aussi dans une perspective culturelle et sociale, c’est-à-dire par une approche anthropologique.

La pure anarchie est lâchée sur le monde

Parler de « civilisation » pour désigner l’état des choses en Europe donne l’impression qu’on se gargarise d’un grand mot. On le sent bien, au fond, même si se l’avouer demeure difficile, c’est plié. Nos remplaçants s’il y en a, et s’il leur arrive de penser à nous dans quelques siècles, n’éprouveront ni indignation ni colère ; ils ne seront plus concernés. Ils ressentiront probablement un vague dégoût, et surtout une immense perplexité. […] « Les choses tombent en morceaux : le centre ne peut plus tenir ; la pure anarchie est lâchée sur le monde », écrit Yeats en 1919, présentant que, pour l’Europe, la guerre qui vient de s’achever n’aura été que l’annonciation d’autres désastres plus considérables. La guerre a donné naissance à la guerre, le nazisme a ouvert une porte sombre qui ne s’est jamais totalement refermée, les deux guerres mondiales n’ont fait qu’accélérer la décomposition des pays qui ont commis la folie de s’y engager. Un siècle après le poème de Yeats, le centre n’a pas tenu – et cela apparaît avec une évidence particulière dans le cas du centre politique européen, Bruxelles. (La mer noircie de sang, Michel Houellebecq, Le Figaro, 9 juillet 2026).

La critique radicale de la civilisation occidentale que livre Michel Houellebecq en s’inscrivant dans une vision crépusculaire principalement de l’Europe, pour autant qu’elle soit compréhensible et justifiée, s’inspire manifestement de la pensée de William B. Yeats1, pour qui chaque civilisation est condamnée à s’effondrer au bout de quelques millénaires pour laisser place à son opposé exact, tandis que l’ère chrétienne, née avec la figure de la colombe et du Christ, s’approcherait (§ The Second Coming) de son terme chaotique par une fin violente.

L’actualité de la pensée du père Marcel Jousse, non moins réaliste mais toujours confiante, nous conduit, tout au contraire, à nous ouvrir sur un avenir plein de promesses si nous acceptons de bien reprendre les choses à la base… Dans la France des années 1930, au moment où le Père Marcel Jousse enseignait à la Sorbonne, le catholicisme conservait une place prépondérante et majoritaire, mais la pratique religieuse commençait à faire l’objet de ses premières analyses sociologiques et anthropologiques. Cette désaffection française pour la religion, toujours accompagnée d’une arrogance et d’une suffisance de ses élites, renvoient à un stéréotype culturel et à une posture politique souvent perçus, tant de l’étranger qu’au sein de la société française elle-même, comme une de ses funestes caractéristiques.

Il faut rechristianiser la France

Chaque jour, dans la presse, vous trouvez une expression qu’on n’était pas habitué à trouver dans ce genre de littérature : il faut rechristianiser la France. Qu’est-ce qu’on demande, au fond, pour le peuple français ? Qu’on lui fasse prendre conscience de tout ce qu’il a de vivant en lui. Nous verrons combien l’Anthropologie peut aider à cette prise de conscience. Il y a précisément ce phénomène, c’est que sur cette grande vie, peut pousser des champions desséchés et c’est la scolastique. La grande, très grande erreur du catholicisme a été de négliger l’évangile vivant et populaire pour faire un sort aux philosophes scolastiques. Ce faussage de la vie, nous l’avons trouvé absolument analogue, je ne dis pas identique, jamais il n’y a deux choses identiques dans les choses de la vie, absolument analogues dans le milieu palestinien. Essayons donc de le comprendre en fonction de l’Anthropologie. L’essence même du palestinisme c’est le Meshihâ attendu et c’est cela qu’il faut comprendre quand on nous parle de rechristianiser la France. (École des Hautes Études, 8ème année, 5ème leçon, 8 janvier 1941).

C’est à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion du chanoine Fernand Boulard2 et de Gabriel Le Bras3 bien connu du père Marcel Jousse, qu’ont été lancées les premières grandes enquêtes statistiques pour mesurer la ferveur des fidèles. La situation des pratiquants catholiques durant cette décennie s’articulait autour de plusieurs caractéristiques majeures, avec une pratique dominicale solide, pour un taux de pratiquants réguliers situé entre 25% et 50%, et une appartenance culturelle encore restée massive, où près de 95% des Français étaient baptisés à la naissance, se mariaient à l’église et recevaient des obsèques religieuses. Aujourd’hui, moins de 30% de la population française se déclare catholique et les pratiquants réguliers ne représentent plus qu’un noyau d’environ 3 à 6 millions de personnes selon les critères INSEE.

En revanche, les années 2020 se caractérisent aussi par un dynamisme inattendu chez les jeunes de moins de 35 ans, marqué par une hausse notable des demandes de baptême à l’âge adulte (catéchumènes) et un attrait pour des formes de ferveur plus affirmées.

Vous nous avez fait des images de Jésus peinturlurée en philosophe grec

Qu’est-ce qu’a été ce professeur-paysan Jésus de Nazareth ? Simplement celui qui enseigne comme enseignait sa mère. Et nous avons son Magnificat de rythmeuse et c’est sa langue araméenne que les prêtres ne savaient pas. Il a fallu que ce soit celui qui vous parle qui dise aux prêtres : « Apprenez l’araméen qui est la langue de votre Dieu. Il ne parlait pas grec, il parlait araméen qui était la langue de sa mère. » Rome tout de suite a compris et a dit : « C’est par ces méthodes qu’il faudra désormais travailler. » Ces méthodes maniant des enseignements d’une mère dans une langue vivante nous appelons cela les paraboles et c’est la simplicité paysanne même. Vous nous avez fait des images de Jésus peinturlurée en philosophe grec. Montrez-nous donc un petit paysan palestinien qui s’en va semer et qui s’en va garder ses brebis et nous serez beaucoup plus utiles parce que vous serez dans la vérité et dans la vie. […] On a dit que la jeunesse voulait revenir à la vie. Ah je le crois bien ! Rien n’est catastrophique comme les routines des vieillards. […] Quand on nous parle de rechristianiser la France, nous pouvons dire qu’il s’agit de refaire tout en partant de zéro. Car on ne connaît absolument rien de la question, rien. Rien, et c’est pour cela qu’il ne faut pas trop blâmer ceux qui étaient absolument incroyants parce que, pour croire, quand on a étudié d’après nos méthodes livresques et inopérantes, il faut être capable de pouvoir analyser les fait objectifs. Et c’est pour cela que pensant à tous ceux qui veulent étudier la question, je leur tends cette étude qui a été faite, si j’ose dire, par ma vie toute entière. (École des Hautes Études, 8ème année, 4ème leçon, 6 novembre 1940).

Et c’est en effet Marcel Jousse, qui pourtant ne pouvait pas préjuger en 1940, sous le coup de la défaite de la France sous la botte de la puissance nazie, de la situation au XXIe siècle, en proclamant que « rien n’est catastrophique comme les routines des vieillards » et que la jeunesse ne peut qu’aspirer à « revenir à la vie. »

Le père Marcel Jousse demandait à l’Église de reconsidérer la méthode de « rechristianisation en partant de zéro » à partir de faits objectifs, très éloignés des méthodes qui avaient prévalu jusqu’alors, essentiellement livresques et de ce fait, totalement inopérantes. Ce qui nécessitait selon lui de se rappeler que Jésus commença modestement à partir du peuple de paysans et d’artisans qui l’entourait…

« Et il habita parmi nous »

Iéshoua n’a pas travaillé dans l’immensité. Au début, ce n’est presque rien, il a deux ou trois petits Appreneurs, et petit à petit cela fait une Qehillâ, c’est-à-dire une réunion, une assemblée. Et puis après, vous avez plusieurs noms d’Appreneurs qu’il a su choisir. Rabbi Iéshoua va se montrer d’abord dans son milieu familial, puis dans un milieu moins restreint et après dans un milieu si j’ose dire national. […] Où va-t-il ? Dans le peuple et c’est admirablement résumé dans la formule de Iôhânân : « Et il habita parmi nous. » […] Si le peuple est mort en France au point de vue religieux, c’est parce qu’il n’y avait plus aucune vie dans ceux qui devaient lui apporter la doctrine. Le peuple a besoin d’être compris pour être revivifié. Je vous avoue que si je n’avais eu que mon catéchisme diocésain pour m’enthousiasmer sur Jésus, je ne serais pas allé bien loin. Heureusement, j’ai eu ma mère, la petite paysanne sarthoise qui m’a montré dans ce mémoire que je vous ai fait. C’est ma mère qui m’a montré un Jésus vivant en m’apprenant ses paraboles et vous avez vu ce qu’on en peut tirer dans ce mémoire que je vous ai fait. C’est ma mère qui m’a montré comment comprendre et comment enseigner l’évangile et c’est tel qu’à Rome on m’a dit : « Mais c’est l’enseignement traditionnel retrouvé ! » Le brûleur pontifical par excellence, le R.P. Frey4 qui devait me brûler tout vif, m’écrivait : « Au R.P. Marcel Jousse, qui par une voie nouvelle confirme les vérités anciennes, Hommage reconnaissant. » (École des Hautes Études, 8ème année, 5ème leçon, 8 janvier 1941).

C’est ainsi que, confronté à ce « peuple mort en France au point de vue religieux », le père Marcel Jousse invite le clergé chargé d’apporter la doctrine à commencer par comprendre ce peuple dans son besoin « d’être revivifié. » Pour cela, il convoque le modèle de sa mère, « petite paysanne sarthoise [qui sut lui montrer] un Jésus vivant », tout en s’appuyant sur la ‘reconnaissance’, dans tous les sens du terme, des autorités pontificales.

Fidèle à l’injonction évangélique « allez faites de toutes les nations des disciples » (Matthieu 28,19), le christianisme ne peut se penser comme la simple conservation d’un héritage… Il est une transmission qui s’inscrit dans le temps pour devenir mémoire et transformation. Celui qui se définit comme un « anthropologiste5 » nous rappelle que le christianisme appartient à la mémoire de la France, mais a vocation aussi à façonner son avenir.

Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 17 septembre 2026


1 William Butler Yeats (1865-1939), poète et dramaturge irlandais et prix Nobel de littérature en 1923, est l’un des instigateurs du renouveau de la littérature irlandaise.

2 Fernand Boulard (1898-1977) prêtre catholique et sociologue français, connu pour une carte de France rapprochant élections présidentielles et pratique religieuse, est considéré comme le pionnier de la sociologie religieuse pastorale.

3Gabriel Le Bras (1891-1970), docteur en sciences politiques et économiques et docteur en droit, a poursuivi une brillante carrière d’enseignant en droit et en sociologie. Directeur d’études à l’École pratique de hautes études et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, il eut de fréquentes rencontres avec des sociologues de grande renommée dont Marcel Mauss et Henry Lévy-Bruhl, également proches de Marcel Jousse.

4Le Révérend Père Jean-Baptiste Frey, Secrétaire de la Commission Biblique Pontificale et Supérieur du Séminaire Français de Rome (formation du clergé français auprès du Saint-Siège), était mondialement connu pour ses travaux majeurs en archéologie et en épigraphie juive. Il est notamment l’auteur du Corpus Inscriptionum Judaicarum (recueil des inscriptions juives du IIIe siècle avant J-C au VIIe siècle de notre ère) et a joué un rôle de premier plan au Vatican dans les études bibliques officielles.

5 Par « anthropologiste » – et non « anthropologue », Marcel Jousse entendait insister en particulier sur l’aspect empirique et « agissant » de sa méthode par oppositions à une science livresque et aux disciplines académiques qu’il estimait trop morcelées.

11. Araméens, détenteurs d’une culture toujours vivante

Marcel Jousse inscrit l’oralité des Évangiles dans le milieu sémitique

Après quatorze ans de guerre civile soldés par la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, la Syrie réapprend à vivre, comme tente de nous en convaincre le nouveau pouvoir, malgré une paix précaire et une économie désespérément exsangue. Cependant plusieurs rapports internationaux publiés en juillet 2026 soulignent que les chrétiens restent confrontés à un climat d’insécurité permanent et que les Églises orientales continuent de parler d’une communauté profondément inquiète.

Les chrétiens, une érosion continue

Le pays que j’ai retrouvé est plus pauvre et plus sunnite. Selon plusieurs organisations non gouvernementales, 80% des chrétiens de Syrie ont quitté le pays depuis 2011. À Seidnaya, haut lieu historique du christianisme syrien niché sur les contreforts du Qalamoun, les paroisses grecque-orthodoxe, syriaque-orthodoxe et grecque-catholique ont annoncé l’annulation de toutes leurs célébrations publiques d’août et septembre. […] Les Églises locales dénoncent des détentions qu’elles jugent injustifiées et des campagnes de dénigrement en ligne, résurgence de tensions communautaires nées pendant la guerre. Ce climat s’inscrit dans une série d’attaques qui ont durablement traumatisé les communautés chrétiennes. […] Malgré cette fragilité croissante, les chrétiens continuent de servir la société syrienne dans son ensemble, à travers leurs hôpitaux, leurs écoles et un secteur associatif dynamique. C’est le cas du Hope Center Syrie, implanté à Alep, Homs et Damas, lancé en mai 2018 sous la protection de l’Église et soutenu par une quinzaine d’ONG chrétiennes dont l’ACN : il vise à faire renaître une activité économique interrompue par la guerre et à aider les familles restées sur place à retrouver leur autonomie financière, pour les encourager, tout simplement, à rester. (Alep, le retour vers un avenir incertain, Tigrane Yégavian, CONFLITS, 20-08-2026).

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10. Oralité à l’origine de la transmission de la Bonne Nouvelle

Un idéal pédagogique centré sur le concept de la mémoire vivante

Durant près de trente ans (1931-1957), Marcel Jousse a régulièrement enseigné à la Sorbonne et dans différents instituts parisiens, sans aucune note, avec une stupéfiante capacité de mémoire où, selon sa collaboratrice Gabrielle Baron1, « tout s’enregistrait, se classait, s’ordonnait méthodiquement. » Le millier de cours magistraux qu’il a professés, ont été repris en sténotypie, puis méticuleusement dactylographiés sur près de 20 000 pages rassemblées en 75 fascicules.

Ce qui correspond à un travail considérable de Gabrielle Baron qui, dans un même élan, avait fait « enregistrer cinématographiquement les récitatifs de l’Évangile, afin de laisser après [elle], à la Fondation, en un document exact […] la méthode vivante de mémorisation globale étudiée au laboratoire, », sans pour autant malheureusement avoir pu « enregistrer ce récitatif dans le film… »

Tout pareillement, le ‘Vidéo-testament de Gabrielle Baron’ intitulé « Témoignage sur Marcel Jousse », enregistré en 1986 sur cassette VHS2, n’offre en rien la possibilité d’entendre la voix, ni de visionner les gestes du professeur Jousse. Ce qui est infiniment regrettable en raison des moyens techniques déjà à disposition au mitan du XXe siècle et du rôle particulier joué par l’intéressé en faveur de l’oralité.

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9. Tous les livres du monde ne sauraient contenir tous les dits de mon Rabbi

Déjà à la fin du XXe siècle, le Père Pierre Scheffer1 s.j. notait que « les jeunes générations s’évadaient, plus ou moins d’une culture dominée par l’écriture en se nourrissant de chansons, de films ou de télévision beaucoup plus que de livres. » Il observait ainsi que « le corps et la voix retrouv[ai]ent une place comme dans les premières cultures de l’histoire humaine, avant l’utilisation de l’écriture. En revanche, si ces cultures anciennes suscitaient un intense travail mémoriel, porté par le corps et la voix, il sembl[ait] bien qu’aujourd’hui la mémoire ait perdu ses lettres de noblesse. » Depuis lors, en ce premier quart du XXIe siècle, et surtout ces toutes dernières années, nous constatons l’accélération de ce phénomène due à l’émergence de « l’intelligence artificielle. »

Grâce au vaste répertoire de techniques très différentes à la confluence de plusieurs disciplines telles que les mathématiques, l’informatique, les sciences cognitives, les neurosciences et puis maintenant les data-sciences, l’intelligence artificielle permet l’automatisation de procédés et de tâches face auxquelles le cerveau humain rencontre certaines limites. Par des progrès encore plus considérables dans l’apprentissage profond dans le traitement du langage naturel, « l’intelligence artificielle générative » permet de gérer du contenu à partir d’instructions en langage textuel pour l’accès à un savoir en interaction avec la machine. Après la mobilisation d’ingénieurs, on recrute des philosophes censés apporter une dimension éthique à ces technologies. Pour autant, pourrait-on parler avec ce sentiment de puissance, de mémoire vivante ?

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