Ce qui ne se retient pas par cœur est inutile à la vie
Les manifestations de lycéens débutées en septembre en région parisienne, avant de s’étendre à l’ensemble du pays, ont rassemblé des dizaines de milliers de jeunes, contestant confusément les conditions d’études, la pénibilité du travail scolaire, le manque de professeurs, la vétusté des infrastructures et la sélection Parcoursup pour l’accès à l’enseignement supérieur. Mais si ces questions peuvent parfois paraître secondaires sinon dérisoires au regard de la menace d’effondrement économique du pays caractérisée par une dette démesurée, un défaut généralisé de contrôle du bien commun et une crise financière majeure… on ne pourrait reprocher à ces jeunes en colère, une inquiétude face à leur avenir et une recherche de sens à leur vie.
Une telle crise d’espérance ne cache-t-elle pas des fractures sociétales beaucoup plus profondes ? Ne s’agirait-il pas d’un affaissement généralisé du niveau éducatif français comme résultat d’orientations pédagogiques erronées ou dévoyées, et, à la fois, d’une menace sourde que l’intelligence artificielle fait peser sur les débouchés de certains métiers intellectuels jusqu’à présent estimés ‘respectables’?
De nombreux rapports internationaux – dont les enquêtes PISA de l’OCDE – pointent d’année en année et depuis des décennies, une baisse des performances des élèves français, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit. D’aucuns à présent attribuent ce déclin aux méthodes d’apprentissage transversales au détriment de la transmission verticale, des savoirs fondamentaux et de l’effort. Par ailleurs, l’irruption massive de « l’intelligence artificielle générative » – capable de rédiger, de traduire, d’analyser des données juridiques ou financières à une vitesse prodigieuse – transformant radicalement le rapport au savoir et à l’avenir professionnel, est en train de carrément déclasser nombre de métiers, et par conséquent crée chez les jeunes générations, un désarroi de substitution, avec même un sentiment d’obsolescence programmée des savoirs qui leur sont enseignés, quand il ne s’agit pas déjà de l’obsolescence de l’enseignant, pire encore de l’obsolescence de l’homme…
C’est le philosophe Günther Anders1 qui, par son ouvrage « L’obsolescence de l’homme », analysait déjà en 1956 comment le développement technique moderne pouvait rendre l’être humain inadapté et inférieur à ses propres créations. Et on se rend compte aujourd’hui qu’avec l’accès immédiat à l’information et aux outils numériques, l’enseignant n’est plus l’unique détenteur ou dispensateur de la connaissance, et que les robots, moteurs de recherche et autres ChatGPT, pourraient – devront irrémédiablement – se substituer au « simple humain muni de sa parole. » Cependant, l’œuvre critique de Günther Anders a été conceptualisée après son séjour aux États-Unis et publiée en allemand en 1956, un an avant que Marcel Jousse, atteint d’une sclérose cérébrale, cesse de professer à la Sorbonne et rentre se faire soigner à Fresnay.
On n’apprend pas à écrire et encore moins à parler avec cette formidable verbigération de livres
La quantité d’énergie que peut dépenser un homme est limitée. Aussi lorsque nous voudrons étudier les comportements pédagogiques que nous rencontrons dans les différents milieux ethniques, nous pourrons grosso modo les classer en deux branches : Ceux qui apprendront « peu de choses mais profondément », une autre série qui est la nôtre pourrait prendre comme exergue « beaucoup de choses mais superficiellement. » […] Vous avez des personnes dites cultivées qui ne savent absolument rien de précis. Elles ont beaucoup lu, tous les romans à la mode y ont passé. Pour juger de la structure du style, on ne s’est pas préoccupé d’une chose aussi insignifiante. Quand les personnes qui ont lu énormément se mettent à écrire, on s’aperçoit qu’elles n’ont aucun style parce qu’on n’apprend pas à écrire et encore moins à parler avec cette formidable verbigération de livres qui n’ont aucun rapport les uns avec les autres. (École des Hautes Études, 22ème leçon, 4 mai 1937).
Or, la critique que Marcel Jousse a développée dès les années 1930 sur la lecture des livres résonne de manière saisissante avec le concept moderne de l’obsolescence de l’homme face à l’intelligence artificielle. Pour lui, le passage d’une tradition orale – vivante, corporelle et mimétique – à la civilisation du livre a constitué un premier traumatisme anthropologique. En fixant la parole sur le papier, l’humain se serait déchargé de sa mémoire vivante. Le livre est devenu un substitut mécanique du savoir. Si le livre a extériorisé la mémoire de stockage, l’Intelligence artificielle extériorise la mémoire de traitement et la réflexion elle-même. L’homme moderne ne se contente plus de déléguer sa mémoire à des bibliothèques ; il délègue sa capacité de synthèse, d’analyse et de décision à des algorithmes. Pareillement, la lecture passive de livres tend à paralyser le corps.
Pourquoi tous ceux qui ont passé par les formations des dernières décades ne savent absolument rien
Si vous dites à quelqu’un qui mémorise qu’il réduit tout « à une mémoire réceptacle de jugements appris par cœur », vous avez l’air de dire qu’il apprend bêtement. Or ce n’est pas cela la mémoire. Ceux qui parmi vous ont suivi les leçons de mon cher maître Janet2 l’ont toujours entendu refuser le nom de mémoire à ce qui n’est pas « intelligent et compris. » […] Si vous dites : « Notre esprit ne se réduit pas pour lui à un phonographe, réceptacle de jugements enregistrés mécaniquement et bêtement », là nous sommes du même avis. […] La seconde vague contre la mémoire est venue de la Renaissance et l’écho, comparable à celui-là, c’est le mot de Montaigne : « Savoir pas cœur n’est pas savoir. » Cela n’a pas de sens parce que vous employez le mot savoir dans une acception que je ne comprends pas. Voulez-vous dire que « savoir par cœur » c’est savoir comme un perroquet et comme un phonographe ? Eh bien, cela ce n’est pas savoir. Un perroquet ne « sait » pas et un phonographe ne « sait » pas. Mais si savoir veut dire : avoir présent et à notre disposition tout ce qui peut être contenu dans un geste propositionnel, mais c’est cela la seule science : savoir « par les idées » ce sera savoir en mettant des synonymes et c’est tout. Et là, il faut s’entendre ! Jusqu’à quel point allez-vous pouvoir me dire que vous savez Racine si vous changez quatre mots sur cinq dans chaque vers ? Vous voyez donc que ces mots de savoir qui ont l’air si simples sont extrêmement complexes, et une phrase qui paraît d’une simplicité enfantine – « savoir par cœur n’est pas savoir » – ne vous donne qu’une extrême confusion. Toute notre pédagogie a été bâtie sur ce faux proverbe et depuis un certain nombre d’années il a été de mode de resservir cela à chaque instant. Et de là, pourquoi on n’apprenait plus par cœur, on apprenait « par les idées », mais on vous jetait par la figure des encyclopédies absolument insaisissables pour l’enfant. Et de là, pourquoi tous ceux qui ont passé par les formations des dernières décades ne savent absolument rien. C’est ce que disait Pierre Janet : « Après l’examen, les élèves s’empressent de tout oublier et c’est en cela qu’ils sont raisonnables parce que ce qui ne se retient pas par cœur est inutile à la vie. » […] Qu’est-ce que vous voulez faire ? Est-ce que vous voulez faire des fiches toute votre vie ? Mais si vous êtes simplement un collectionneur de fiches, vous ne servez à rien et vos fiches ne serviront à rien. […] Que de fois on m’a dit : « Vous voulez nous faire revenir à la mémoire bête ? » Je vous dis que ce qui est bête n’est pas mémoire. (École des Hautes Études, 15ème leçon, 19 mars 1941).
Günther Anders et Marcel Jousse, quoiqu’ils aient partagé le même espace intellectuel parisien au cours des années 1930 et qu’ils aient tous deux développé une réflexion profonde sur l’humain – l’un à travers la philosophie et le dépassement de l’homme par la technique, l’autre par l’anthropologie du geste et la mémorisation – n’ont probablement eu aucun échange. Même s’ils s’intéressaient tous deux à la condition humaine, leurs conclusions divergeaient radicalement, du fait que l’anthropologie de Marcel Jousse tendait à valoriser le corps humain comme un récepteur mimétique, et que pour lui, le geste et la parole incarnée étaient le cœur de l’expression et de la mémoire humaine.
Où sont-ils donc vos hommes qui peuvent faire changer un pays ?
La véritable culture n’est pas de faire des études comme celles que nous faisons actuellement sous le nom d’études classiques. Cette formation est faussante, appauvrissante, desséchante. […] Où sont-ils donc vos hommes qui peuvent faire changer un pays ? Ce sont les mêmes. Vous allez les changer de place, mais ce sont des livresques multipliés par des livresques et tous, même les plus grands révolutionnaires, même ceux qui voulaient tout chambouler, ceux qui disaient qu’ils allaient « refaire la France. » Comment l’auraient-ils fait ? C’étaient avant tout des journalistes ! Un journaliste, cela n’est pas Pasteur, pourquoi ? Parce que cet homme avait la sensation puissante de ce que c’était que de remuer les choses humaines et vivantes, tandis que les journalistes, les plumitifs, les orateurs verbigérateurs pour employer un mot connu, eh bien ça « gueule » et ça écrit, mais cela ne fait rien et cela continue à ne rien faire. Remarquez bien que ce n’est pas du tout pour mépriser ceux qui parlent et ceux qui écrivent, c’est simplement pour constater que ces hommes ne peuvent pas être autre chose que des zéros déplaçables. (École des Hautes Études, 14ème leçon, 12 mars 1941).
Cette défiance à l’égard des politiques était aussi accompagnée d’accusations, ou du moins de suspicions d’hérésies, au sein de l’Église. Mais la rencontre entre le prêtre jésuite Marcel Jousse et le pape Pie XI, survenue lors d’une audience privée en 1927 – faisant suite à un cycle de conférences à Rome entamé en 1925 – a marqué un tournant décisif pour la reconnaissance de ses travaux anthropologiques sur l’oralité évangélique, parce que précisément… anthropologique : « C’est l’anthropos tout entier qui s’exprime. »
Le cerveau n’est qu’un organe de commutation
La phrase de mon cher maître le Dr Pierre Janet : « l’homme ne pense pas avec son cerveau. » La méthode était donc fausse pour qu’un psychiatre en arrive à cette déclaration dans sa chaire du Collège de France. L’étude des cerveaux est une étude menée par une fausse méthode qui va nous faire poser des pseudo-problèmes. Le cerveau n’est qu’un organe de commutation et ne permet pas de voir ce qui se passe le long de la ligne. Il permet seulement d’analyser les mécanismes commutateurs de cette énergie étrange que vous appelez « énergie nerveuse », mais ce n’est en définitive qu’un mot dont nous nous servons pour couvrir notre ignorance. […] C’est l’anthropos tout entier qui s’exprime. Je n’ai pas besoin de vous dire que nous avons rencontré là les métaphysiciens qui nous ont dit : « Pardon, et l’âme ? » Nous avons répondu avec Aristote et Thomas d’Aquin : « L’homme n’est pas d’un corps et d’une âme juxtaposés. Il est un composé humain où le corps et l’âme n’existent pas séparés mais congénitalement unis. » (École des Hautes Études, 8ème année, 2ème leçon, 23 octobre 1940).
La pensée du père Jousse finalement suggérait que l’homme doit réinvestir ce qu’aucune machine ne pourrait posséder, c’est-à-dire son ancrage corporel et son expérience sensible du monde. La spécificité de ses recherches anthropologiques tenait dans la démonstration que l’oralité implique l’homme dans toutes les dimensions de son être, et tout spécialement sa mémoire…
Tout l’homme est mémoire
Nous nous étions déjà rendu compte que lire avec les yeux ne suffisait pas : nous courrions beaucoup trop vite à travers les lignes. Notre rencontre avec des mémorisants, disciples de Marcel Jousse s’est révélée déterminante. […] Pour Marcel Jousse, « tout l’homme est mémoire. » La mémoire est la base sur laquelle croît l’intelligence humaine. Il a montré que les évangiles sont constitués comme des « colliers de perles. » Chaque « perle – leçon » aisément mémorisable, se suffit à elle-même, mais elle s’enrichit de la beauté des autres perles, formant un collier. Ces colliers sont savamment agencés. La mémoire ne retient pas ce qui n’est pas structuré. (Le chemin de l’immersion chrétienne, Avec l’Évangile et les icônes3)
Nous savons donc aujourd’hui que l’Intelligence artificielle peut imiter le « livre parfait », mais, de ce fait, elle pourra d’autant moins assumer et vivre. Plus que le livre, l’IA transforme l’homme en un être purement cérébral et désincarné, un « scribe » déconnecté du réel. Marcel Jousse avait compris que l’homme devient obsolète là où il a cessé d’être corporel et intuitif pour devenir purement logique et textuel, bien avant que l’on découvre que l’Intelligence artificielle ne représente que le « scribe parfait. »
Car je vous le dis, si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. Saint-Matthieu 5, 20
Jean-Marie Rousseau
1 Günther Anders (1902-1992), né Günther Stern, philosophe allemand (naturalisé autrichien en 1950), fut dans les années 1920 l’élève des philosophes Edmund Husserl (1859-1938) et Martin Heidegger (1889-1976) et marié de 1929 à 1937) à la philosophe et politologue Hannah Arendt (1906-1975). Avec Die Antiquiertheit des Menschen (L’Obsolescence de l’homme : sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle), Günther Anders fait état en 1956 d’une « humanité humiliée face à la qualité de sa production technique. »
2Pierre Janet (1859–1947), philosophe normalien (ENS et thèse de doctorat sur L’automatisme psychologique en 1889), psychologue, médecin, neurologue et psychothérapeute français, est considéré comme l’un des pères fondateurs de la psychologie moderne. Marcel Jousse a suivi l’enseignement de Pierre Janet au Collège de France, à la chaire de psychologie expérimentale et comparée durant les années 1920 et 1930.
3 Le chemin de l’immersion chrétienne, Cécile Rogeaux et Michèle Koné, 2017, Le Diptyque (www.editionslediptyque.fr)
