10. Oralité à l’origine de la transmission de la Bonne Nouvelle

Un idéal pédagogique centré sur le concept de la mémoire vivante

Durant près de trente ans (1931-1957), Marcel Jousse a régulièrement enseigné à la Sorbonne et dans différents instituts parisiens, sans aucune note, avec une stupéfiante capacité de mémoire où, selon sa collaboratrice Gabrielle Baron1, « tout s’enregistrait, se classait, s’ordonnait méthodiquement. » Le millier de cours magistraux qu’il a professés, ont été repris en sténotypie, puis méticuleusement dactylographiés sur près de 20 000 pages rassemblées en 75 fascicules.

Ce qui correspond à un travail considérable de Gabrielle Baron qui, dans un même élan, avait fait « enregistrer cinématographiquement les récitatifs de l’Évangile, afin de laisser après [elle], à la Fondation, en un document exact […] la méthode vivante de mémorisation globale étudiée au laboratoire, », sans pour autant malheureusement avoir pu « enregistrer ce récitatif dans le film… »

Tout pareillement, le ‘Vidéo-testament de Gabrielle Baron’ intitulé « Témoignage sur Marcel Jousse », enregistré en 1986 sur cassette VHS2, n’offre en rien la possibilité d’entendre la voix, ni de visionner les gestes du professeur Jousse. Ce qui est infiniment regrettable en raison des moyens techniques déjà à disposition au mitan du XXe siècle et du rôle particulier joué par l’intéressé en faveur de l’oralité.

Peut-on penser sans langage ?

L’Anthropos est la dernière chose que l’homme ait étudié et il fallait un anthropologiste, non pas seulement pour le dire mais pour le montrer. Pourquoi avons-nous connu dans certains milieux tant de résistance ? C’est que nous voulions faire prendre conscience de l’homme par lui-même. Or, durant tout le temps de nos études, on nous a fait sortir hors de nous-mêmes pour nous jeter, non pas dans le réel, mais dans ce qu’on a considéré comme l’idéal de notre actuelle civilisation : l’écriture imprimée et algébrisée. Il fallait briser cette sorte de jugement de valeur qu’on avait indûment instauré dans notre milieu de Style écrit et revenir à la vie. […] Quand on a posé ce point d’interrogation : « Peut-on penser sans langage ? », j’ai dit : « la façon même de poser cette question montre que nous sommes à la fin d’une civilisation. » (École des Hautes Études, 17ème leçon, le 2 avril 1940).

Avant la publication de sa thèse en 1924, Marcel Jousse fut l’élève de l’abbé Jean-Pierre Rousselot3, ainsi que du docteur Pierre Janet4, et de bien d’autres célèbres professeurs tels que le sociologue Marcel Mauss, l’anthropologue Lucien Lévy-Bruhl, le médecin et psychologue Georges Dumas, le philosophe et psychologue Henri Delacroix, sans oublier Henri Bergson, avec lesquels il anima informellement un courant de pensée qui fut à l’origine de son anthropologie du geste et du rythme dès les années 1930.

Ne pas faire l’énorme contresens de prendre l’agitation pour de l’action

Toutes les civilisations du passé ont fini par les faiseurs de phrases. Prenez la Grèce, prenez Rome, tout a fini par des rhéteurs. Les Romains le savaient si bien que pour mieux nous vaincre, ils nous ont envoyé leurs rhéteurs, et les Gaulois qui aiment la belle parole et qui la savent manier parfois, se sont laissé prendre à ce jeu du vainqueur et les rhéteurs ont remplacé les druides. […] Ne regardez pas les richesses de nos palaces, ne regardez pas si nous avons de l’américanisme qui éclabousse. Je suis allé moi aussi, aux États-Unis, j’ai étudié ce peuple que j’ai admiré grandement et au milieu duquel j’ai vécu, puisque j’ai été moi-même là-bas instructeur de généraux et colonels américains. Mais ces hommes sont trop jetés dans ce que nous pourrions appeler l’extérieur, ils n’ont plus le temps pour penser. Quelquefois on nous dit : « Mais votre vie, elle est maigre ! Votre vie semble rachitique ! » … Non, nous ne sommes ni rachitiques, ni desséchés dans notre façon de nous centrer sur le Réel, mais nous ne faisons pas l’énorme contresens de prendre l’agitation pour de l’action et il vaut mieux un geste simple et ajusté qu’une agitation factice qui ne mène à rien. (École des Hautes Études, 18ème leçon, le 9 avril 1940).

Son premier livre paru en 1925, en quelque sorte son seul livre – Le style oral (rythmique) et mnémotechnique des verbo-moteurs – prédétermina tout le programme de son anthropologie « du geste et du rythme. » Il connut même une certaine gloire littéraire et scientifique, voire mondaine. Il devint l’ami du romancier Maurice Martin du Gard et fréquenta assidument Paul Claudel, Paul Valéry, Jean Paulhan… Invité dans le Tout-Paris, il se lia d’amitié avec le Révérend Père Léonce de Grandmaison, qui devint en quelque sorte son père spirituel pour relayer ses travaux exégétiques dans les milieux catholiques, pendant que les philosophes Henri Bergson et Maurice Blondel saluaient la novation révolutionnaire que représentait sa « pensée du geste et du rythme. » En 1925, en voyage à Rome, il fit plusieurs conférences devant une assemblée de cardinaux, d’exégètes et de théologiens et bénéficia même de la reconnaissance du pape Pie XI en audience privée où il lui expliqua l’intérêt du Style Oral et ses implications sur les débuts du christianisme.

Il est sûr que Iéshoua allait se heurter à un mécanisme organisé

On nous dit que Jésus a abominé les scribes et les pharisiens. Pourquoi les a-t-il abominés ? C’est qu’ils étaient absolument contre sa propre méthode. Sa méthode c’était de revenir à la vie, à la simplicité, à l’essentiel, à la charité plutôt qu’au ritualisme. Il y a là toute une mécanique qu’il faut comprendre. Aussi nous voyons ce Rabbi se mettre à instruire le peuple non pas comme les scribes qui étaient scolastiques, qui se perdaient en un ritualisme excessif et des mécaniques beaucoup trop scolasticisées. […] Il est sûr que Iéshoua allait se heurter à un mécanisme organisé. L’un des premiers mécanismes était celui des Sadducéens qui ne croyaient pas à la résurrection des morts. C’est à eux surtout que Klaussner attribue la condamnation de Rabbi Iéshoua. Quoi qu’il en soit, en face des Sadducéens, bien plus puissants encore étaient les Pharisiens qui étaient des ritualistes au possible, mais qui ne voyaient que des gestes rituels à accomplir. Leurs directeurs intellectuels et spirituels, c’étaient les Rabbis, les Scribes, les Sopherîm. Il était normal que Rabbi Iéshoua, qui voulait revenir à une loi formatrice d’hommes, allait s’en prendre à ces dessécheurs et à ces ritualistes qui oubliaient le principal. […] Ce Sauveur essayait de faire retourner la mécanique de changer cette « aversion » en une « conversion » … (École des Hautes Études, 24ème leçon, le 28 mai 1940).

Résolument opposé à l’écrit, par son attachement à la défense du corps et de l’oral, il ne cherchait en aucune manière à faire un travail d’écriture, mais plutôt s’appliquait à réaliser une oeuvre d’artisan. Malgré un certain succès littéraire, il manifestait son aversion à la prééminence du livre et de l’écrit – des « gestes de l’œil » – hérité de notre « culture gréco-latiniste ».

Ce faisant, il ne cessait de prôner l’usage d’un nouveau style radiophonique, et même cinématographique, si ce n’est télévisuel, en plaidant pour un langage vivant, porteur de réel. Pourtant en aucun cas, il n’était question pour lui de reconstitution archéologique, mais comme en témoignait Gabrielle Baron, il s’agissait « uniquement d’une méthode vivante de mémorisation, globale, anthropologique. »

Les évangiles ne sont ni un produit accidentel ni un produit de communautés anonymes

Les textes sont tardifs par rapport à l’annonce des apôtres. L’Évangile a été d’abord composé par le Seigneur, c’est-à-dire qu’il l’a annoncé lui-même, que les apôtres l’ont transmis oralement et ensuite composé oralement bien avant qu’il soit mis par écrit. L’oralité dans l’Antiquité n’a rien à voir avec le téléphone arabe. C’est une pratique naturelle, spontanée et rigoureuse dans les civilisations « orales. » […] Nos évangiles ne sont pas un produit accidentel. Ils ne sont pas non plus le produit de communautés anonymes, mais ils sont le produit d’auteurs pleinement conscients de ce qu’ils faisaient et qui ont fécondé un travail de réalité objective. Oralité à l’origine de la transmission de la Bonne Nouvelle et de la rédaction des Évangiles tels qu’ils nous sont connus, Frédéric Guigain5 (8 février 2024).

Claude Pairault6, cet autre jésuite, ethnologue, anthropologue et cosmologue, ajoutait bien plus tard que : « ce qui nous intéresse, comme chrétiens, c’est d’exister dans et par une tradition vivante. Or, celle-ci ne peut que péricliter ou se mourir des mauvais traitements que lui infligent tant le passéisme traditionaliste, que les empressements d’une actualisation artificielle. »

Ils ont excrété le langage au lieu de l’avoir incarné

Je vous ai dit tout ce que le milieu palestinien avait enclos de richesses gestuelles dans le mécanisme du Memrâ. On a traduit ce terme en grec par Logos en perdant tout son sens de Parole opératoire, puis on l’a traduit en latin par Verbum et en français par Verbe. Et plus rien n’est resté qu’un souvenir de quelque chose de quasi supra terrestre. De cette Parole qui, pour le milieu palestinien, était parole opératoire qui avait fait le monde, qui était au fond tangible, presque malaxable, on a fait une chose métaphysique, éthérée. […] Ce verbe, pris dans le sens métaphysique gréco-latin qu’on lui a donné, ce Verbe, à l’état quasi inexistant, n’est plus une chose insérée dans le mécanisme humain. Si bien qu’il fallait faire subir à cette expression grandiose et par nous quasi sclérosée, une sorte de mouvement de bouleversement total et arriver à dire : ce Verbe, il faut que je le fasse redevenir vraiment chair. […] C’était un mouvement redoutable et tellement difficile à opérer que je ne sais pas si on pourra surmonter cette euphorie des mourants pour revenir à la pleine santé, à la pleine vigueur, à la pleine vie. Il est sûr que le mécanisme de la radio en appelle fatalement à plus de vie et va poser certains problèmes. L’un de vous me parle de Duhamel7 à ce sujet, mais des hommes comme M. Duhamel sont absolument incapables dans la question parce qu’ils ont excrété le langage au lieu de l’avoir incarné. Vous m’avez dit : « c’est un médecin. » Mais c’est un médecin plumitif, ce n’est pas un médecin physiologiste, autrement il ne ferait pas de romans. Il y a un abîme entre Duhamel qui est un très grand plumitif et Pierre Janet qui est un très grand anthropologiste. Il y a tout l’abîme entre la plume et l’être humain total et c’est pour cela que Duhamel a fait des romans, donc des excrétions, et Pierre Janet a fait de la psychologie de la conduite. […] Dès que quelque chose est sorti de nous, ce n’est plu nous et c’est pour cela que les hommes le sentent qui abandonnent maintenant les livres pour aller écouter la T.S.F., et beaucoup plus encore, pour aller regarder et écouter le cinéma parlant ou voir la Télévision. […] La force du cinéma, c’est qu’il vous donne l’impression, il vous inflige les faits (je parle du documentaire pur). Mais qu’on ne vienne pas là-dessus nous donner des paroles ampoulées et grandioses. Le grandiose se fait, ne se dit pas. […] Ce que je demande aux spécialistes de la radio qui sont en face de moi, ce n’est pas d’écouter ce que je dis, mais c’est de faire les études que j’ai faites afin de créer un style radiophonique qui tienne compte des lois du langage vivant. Il est plus difficile de conduire l’être humain que de guérir des malades. Vous avez des médecins qui pendant toute leur vie s’acharnent à détecter un petit microbe pour guérir la rage, un tout petit microbe de rien du tout. Est encore plus terrible le microbe qui fait mourir les sociétés, cela s’appelle l’excrétion linguistique, la logomachie. Nous mourons de cette terrible asphyxie du langage en putréfaction. (École des Hautes Études, 20ème leçon, le 23 avril 1940).

L’état « psycho-physiologique » que prônait Marcel Jousse et qu’il voulait faire renaître par le style oral, devait être accompagné du plus grand nombre de gestes, qui n’étaient pas faits pour être vus, mais pour être faits, non pas comme « expression », mais comme « impression » corporelle pour qu’ainsi « la parole, pénétrant toutes nos fibres, nous habite en profondeur. » Il proposa, on le sait, des actes de réflexion et d’enseignement pleinement incarnés, portés par sa propre vocalité et sa gestualité très personnelle.

En 2011, dans le cadre d’un colloque international sur Marcel Jousse à l’Université de Lyon 3, l’acteur Gérard Rouzier interprétait le rôle du professeur Jousse (https://www.marceljousse.com/gerard-rouzier-rejoue-cours-jousse/) de façon confondante à s’y méprendre avec 80 ans de décalage, le premier cours donné à l’école d’Anthropologie de Paris le 7 novembre 1932, intitulé Psycho-physiologie générale du Geste… On se prend alors à regretter l’absence ou la disparition du moindre enregistrement sonore de cours ou d’allocutions du professeur Jousse, lui qui vantait tant les mérites de la T.S.F., du cinéma parlant, du film documentaire ou de la télévision naissante.

Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 20 août 2026


1 Introduction au Style oral de l’Évangile – Démonstration méthodologique selon Marcel JOUSSE, Gabrielle BARON, Noël 1971

2 Cassette offerte par une personne avec qui j’ai pu m’entretenir tout dernièrement (août 2026) dans la maison où vécut Marcel Jousse entre 1957 et 1961, et qui se rappelle encore l’avoir croisé lors de sa promenade quotidienne en direction de la rue des Rochers le long de la Sarthe.

3 Jean Rousselot (1846-1924), phonéticien et dialectologue, fondateur de la phonétique expérimentale, qui comprit la nécessité d’enregistrer les sons et qui inventa plusieurs instruments adaptés, dont l’un servit pendant la première guerre mondiale à identifier les canons allemands.

4 Pierre Janet (1859-1947), Normalien agrégé de philosophie et médecin, probablement le théoricien de l’hypnose et de l’hypnothérapie.

5 Le Père Frédéric GUIGAIN, auteur d’ouvrages, essentiellement dédiés à l’oralité dans la transmission de l’Évangile, vient de publier (juillet 2026) Exégèse d’Oralité, tome III (éditions Cariscript) où, appliquant les principes fondamentaux de la composition orale au 1er siècle, il restitue le contexte historique des scènes évangéliques. La conférence Youtube du 8 février 2024 a été donnée pour « 1000 raisons de croire. »

6 Claude Pairault s.j. (1923-2002), prêtre soucieux comme le Père Jousse de ne jamais placer au 2nd plan son identité religieuse, tout en développant ses recherches d’ethnologue particulièrement en milieux africains (CNRS et universités d’Abidjan, Ouagadougou, Tours, Yaoundé).

7 Georges Duhamel (1884-1966), médecin, écrivain et poète français, rendu surtout célèbre par Civilisation (prix Goncourt 1918), élu en 1935 membre de l’Académie française dont il fut secrétaire perpétuel de 1944 à 1946. Il inventa la notion de « littérature de témoignage » en s’inquiétant du désintérêt littéraire rapide concernant la Grande Guerre pouvant conduire à « une amnésie historique […] et à un risque de dénaturation du sens de l’Histoire » au profit d’une « littérature de convention. ».