11. Araméens, détenteurs d’une culture toujours vivante

Marcel Jousse inscrit l’oralité des Évangiles dans le milieu sémitique

Après quatorze ans de guerre civile soldés par la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, la Syrie réapprend à vivre, comme tente de nous en convaincre le nouveau pouvoir, malgré une paix précaire et une économie désespérément exsangue. Cependant plusieurs rapports internationaux publiés en juillet 2026 soulignent que les chrétiens restent confrontés à un climat d’insécurité permanent et que les Églises orientales continuent de parler d’une communauté profondément inquiète.

Les chrétiens, une érosion continue

Le pays que j’ai retrouvé est plus pauvre et plus sunnite. Selon plusieurs organisations non gouvernementales, 80% des chrétiens de Syrie ont quitté le pays depuis 2011. À Seidnaya, haut lieu historique du christianisme syrien niché sur les contreforts du Qalamoun, les paroisses grecque-orthodoxe, syriaque-orthodoxe et grecque-catholique ont annoncé l’annulation de toutes leurs célébrations publiques d’août et septembre. […] Les Églises locales dénoncent des détentions qu’elles jugent injustifiées et des campagnes de dénigrement en ligne, résurgence de tensions communautaires nées pendant la guerre. Ce climat s’inscrit dans une série d’attaques qui ont durablement traumatisé les communautés chrétiennes. […] Malgré cette fragilité croissante, les chrétiens continuent de servir la société syrienne dans son ensemble, à travers leurs hôpitaux, leurs écoles et un secteur associatif dynamique. C’est le cas du Hope Center Syrie, implanté à Alep, Homs et Damas, lancé en mai 2018 sous la protection de l’Église et soutenu par une quinzaine d’ONG chrétiennes dont l’ACN : il vise à faire renaître une activité économique interrompue par la guerre et à aider les familles restées sur place à retrouver leur autonomie financière, pour les encourager, tout simplement, à rester. (Alep, le retour vers un avenir incertain, Tigrane Yégavian, CONFLITS, 20-08-2026).

Au XXe siècle, le Cardinal Tisserant1 (1884-1972), sans doute un des plus grands orientalistes qu’ait connu le monde occidental, a considérablement œuvré pour faire connaître la richesse des traditions araméennes et des manuscrits chaldéens. De ce fait, il s’est inscrit dans la même tradition de recherche sur l’oralité des Évangiles et les traditions des Églises d’Orient que le Père Marcel Jousse, avec qui il était en convergence, quoique nous ne puissions affirmer encore qu’il y eut des rencontres effectives entre eux deux.

Des ‘arrangements’ entre le Grand Turc et François 1er au massacre de 1915

Depuis le début du seizième siècle, les catholiques de l’Empire ottoman jouissaient de la protection française. Les arrangements conclus entre le Grand Turc et François 1er, maintenus sous la Révolution et renouvelés avec Napoléon, empereur, garantissaient les chrétiens contre les avanies auxquelles ils étaient exposés de la part des fonctionnaires. Mais, les états qui ont succédé à l’Empire ottoman, n’ont pas tardé à répudier les capitulations, dont le régime a pris fin, sans qu’on ait toujours déterminé assez exactement à l’avance quel devait être le statut des chrétiens. Dans les pays, qui se gouvernent selon la loi musulmane, ce serait faire tort aux chrétiens que de vouloir les administrer suivant cette loi : ils ont toujours joui d’un statut particulier, dès la conquête musulmane et bien avant les capitulations. Il ne faut pas que l’abrogation des capitulations place les chrétiens d’Orient dans une position inférieure à celle qu’ils possédaient avant 1535. […] Le massacre des chrétiens d’Anatolie orientale en 1915 et l’expulsion de presque tous ceux de Turquie d’Asie après la défaire grecque de 1922 ont entraîné la disparition de fait d’un nombre impressionnant de diocèses catholiques. (Le Vatican et les Églises Orientales, S. EM. Le Cardinal Tisserant, 1952)

Pierre Perrier, héritier de l’œuvre de Marcel Jousse, ayant inscrit ses propres études sur les origines chrétiennes et les Églises d’Orient dans la même lignée anthropologique, émet la probabilité de rencontres entre ces trois contemporains qu’étaient le Père Jousse (1886-1961), le Cardinal Tisserant (1884-1972) et le Père Monier (1886-1977), également éminent rénovateur de l’exégèse catholique. Il affirme2 que « les travaux ne manquent pas pour restituer l’histoire eurasienne du premier siècle qui fut directement impacté par un immense réseau de tradition orale chrétienne de maisons en maisons surtout par les femmes disciples, une tradition maintenue en unité par des hiérarchies masculines missionnaires souvent martyrisées. »

La grande force palestinienne qui est la répétition

On ne peut comprendre Iéshoua qu’en le considérant ce qu’il est normalement, humainement : un Rabbi palestinien. […] Quand il s’agit de Rabbi Iéshoua, il y a cette particularité c’est qu’il n’a donné son catéchisme que dans le milieu palestinien. C’est un Rabbi essentiellement palestinien. Nous ne le voyons pas s’en aller dans la Diaspora, si bien que nous n’avons eu pour lui qu’à démontrer le mécanisme araméen sous-jacent au grec pour ceux qui étaient sans préjugés. Nous avons affaire à un décalque : le Catéchisme sur la montagne n’est pas un « sermon », ni un « discours » à la manière des discours des Grecs, c’est un catéchisme de Rabbi, et nous avons montré que ce qu’on appelle les « Discours » de Jésus dans l’Évangile johannique sont des catéchismes qui ont été répétés bien des fois. Il arrivera que dans une circonstance spéciale, telle ou telle formule va être rafraichie, adaptée, mais l’ensemble est une récitation répétée. […] Shâoûl, de sa personne, est donc itinérant. Il s’en va d’abord porter sa Besôretâ3 qui est décalquée par un « sunergos4 » choisi et nous ne serons pas étonnés que sous le nom de Luc, nous avons affaire à la Besôretâ et de son commentaire. Il retourne faire remémorer ce qu’il a enseigné. Nous retrouvons là la grande force palestinienne qui est la répétition. […] Nos exégètes nous ont répété : « Vous avez affaire nettement à du style écrit » et on nous présente Paul comme un écrivain. (École des Hautes Études, 15ème conférence, 2 mars 1937).

Le Père Marcel Jousse, envoyé à Rome en 1925, engagea un cycle de conférences devant de nombreux cardinaux, exégètes et théologiens avec le plus grand succès. On parlait même alors de la « Bombe Jousse », au grand scandale de doctes savants opposés à « l’humble oralité. » Le Pape Pie XI lui montra son vif intérêt en audience privée au cours de laquelle les explications sur le Style Oral le convainquirent quant aux thèses sur les débuts du christianisme et le pathétique problème de l’expression humaine.

Ces hommes savaient manier la parole vivante

Vous avez des hommes effrayants qu’on appelle des puits de science. Mais ces puits de science, quand ils ne sont pas en face de leur papier aide-mémoire, sont absolument incapables d’utiliser leur mémoire d’une façon vivante. […] C’est vrai que ces hommes savaient manier la parole vivante, et la parole vivante en appelle toujours au mécanisme concret. Quand j’ai montré que Rabbi Iéshoua était comme cela, on a dit : « Mais c’est impossible, ce n’est tout de même pas un poète ! » Non, ce n’est pas un poète, c’est un rythmo-catéchiste. Mais quand je suis venu avec Shâoûl : « Alors, là, ça devient une monomanie ! Les épîtres de St Paul ne sont tout de même pas des récitations apprises par cœur ! Paul savait l’écriture ! Paul savait le grec. » Eh bien je le regrette infiniment, mais nous avons été acculés, par toutes nos études successives, à trouver en Shâoûl un frère pédagogique de Rabbi Iéshoua et des Nabis5. St Paul est le descendant normal des grands Catéchistes palestiniens. Des vivisections se sont malheureusement faites plus tard entre juifs et chrétiens. Puis, au nom de nos genres littéraires, on a mis d’un côté la poésie lyrique des prophètes, de l’autre côté les épîtres de St Paul. Mais dans tout cela nous n’avons affaire qu’à un seul et unique mécanisme qui est un mécanisme rythmo-catéchistique dont les éléments sont structurés pour être mémorisés sous forme de blocs et ces blocs sont accrochés, imbriqués pour être mémorisés en continuité. C’est pourquoi vous vous trouvez en face de choses splendides, que vous appelez poétiques, en faisant un contresens ethnique. (École des Hautes Études, 17ème leçon, 16 mars 1937).

Malgré l’improbabilité d’une rencontre ou d’un échange épistolaire entre le théologien Kenneth E. Bailey6 (1930-2016) – ayant commencé sa carrière missionnaire au Proche-Orient en 1955 – et l’anthropologue Marcel Jousse – quant à lui éloigné du monde académique dès 1957 en raison d’une sclérose cérébrale – la convergence de leurs travaux sur l’étude des Évangiles est frappante. Tous deux, selon des approches différentes, ont défendu l’idée que pour comprendre la Parole, il faut impérativement se replacer dans une culture de tradition orale et sémitique, pour tout dire araméenne. Ce professeur de théologie, pasteur presbytérien, a pu en quelque sorte vérifier empiriquement7 au Proche-Orient et en Égypte, sans même connaître les thèses du Père Marcel Jousse, simplement à travers le fonctionnement de ce qu’il appelait la « tradition orale informelle codifiée », la capacité des populations à enregistrer oralement l’information pour la transmettre. Il prouvait ainsi que, au moins jusqu’à la fin du premier siècle, l’authenticité de la tradition avait été assurée vis-à-vis de la communauté, par des témoins spécialement désignés et qui faisaient autorité.

Un texte araméen qui est toujours sous-jacent

Il faut que vous compreniez admirablement la différence qu’il y a entre les livres de ce milieu palestinien et du milieu évangélique (qui précisément est un prolongement du milieu palestinien). La différence qu’il y a entre les livres de ce milieu et les livres de notre milieu actuel et du milieu gréco-latin en général, c’est que nos livres sont faits pour être lus et ne sont pas faits pour être appris par cœur et récités, ce ne sont pas des aide-mémoires de choses préalablement mémorisées. […] La traduction du Talmud de Babylone met entre crochets des membres qui doivent être récités, et c’est pour que tout ce mécanisme-là soit récitable. […] Quand St Paul a envoyé ses catéchismes, il savait que ses catéchismes seraient maniés par des gens initiés. Aussi, quand on nous met une traduction qui se rive au texte tel qu’il est abrégé, on fait une trahison double : trahison d’abord, parce que nous ne faisons pas attention au texte araméen qui est toujours sous-jacent, et puis parce que ce mécanisme doit être récité catéchistiquement et mélodiquement. […] Il est évident que quand vous avez foi, traduit dans le décalque grec par pistis, qui lui-même décalque le mot araméen Hemanoûtâ8, le mot Hemanoûtâ est d’une richesse déconcertante que nous ignorons totalement. Vous n’avez qu’à prendre un dictionnaire de théologie et lire ce qu’on nous donne au mot foi. Vous verrez apparaître tous les noms possibles qui sont contenus dans le mot araméen Hemanoûtâ et qui n’ont jamais été contenus dans le mot pistis. […] Lorsque je suis allé à Rome où beaucoup de théologistes croyaient qu’on allait me flamber, le mécanisme de primat romain a seulement apporté ses cadres traditionnels palestiniens et il a dit : « Mais ce que vous nous apportez, M. Jousse, c’est simplement la grande tradition romaine depuis 2000 ans. » […] Rome ne damnera jamais mes travaux parce qu’ils sont en fonction de la grande tradition romaine qui est essentiellement palestinienne et spécifiquement galiléenne. (École des Hautes Études, 19ème leçon, 13 avril 1937).

Pour Marcel Jousse, comprendre cette époque – le 1er siècle de notre ère en Galilée – relevait de l’analyse ethnique du peuple palestinien immergé dans l’oralité et de sa psychologie mémorielle. Ses travaux offrent des clés de lecture particulièrement fécondes pour notre époque contemporaine. La transmission orale, par mémorisation des évangiles par « des communautés de maisons puis d’églises » en Orient, pose à présent la question d’une catéchèse orale qu’il estimait possible de rétablir.

Tout ce monde araméen avec l’héritage culturel qui en découle, le petit Marcel Jousse l’avait pressenti, pour ainsi dire présagé, à l’âge de douze ans seulement (1898) lorsqu’il demandait au vicaire de Beaumont-sur-Sarthe : « Quelle langue a parlé Jésus9 ? » À cette question qui le tenaillait déjà et qui nous taraude toujours, une réponse providentielle m’a été apportée au moment-même où j’achevais cette Chronique joussienne en prenant connaissance d’un délicieux ouvrage, écrit par un certain Mihaeel le SYRIEN10, nous rappelant que la langue araméenne, celle de Iéshoua, est une langue de paix et de culture.

Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 4 septembre 2026


1 Devenu prêtre en 1907, le Père Eugène Tisserant fut appelé à Rome dès 1908 pour y enseigner l’assyrien, puis fut chargé de réorganiser la Bibliothèque apostolique vaticane par Mgr Achille Ratti qui, devenu Pape Pie XI, le promut Cardinal en 1936. Il aura ainsi passé plus de soixante-trois ans au Vatican, notamment de 1936 à 1959, en tant que Secrétaire de la Congrégation pour l’Église Orientale.

2 « En quoi la pensée de Jousse nous est-elle nécessaire aujourd’hui ? », Rencontres de l’Association Marcel Jousse, Pierre Perrier, 2018

3 En araméen, le mot Besôretâ (בְּשׂוֹרְתָא) signifie « L’Annonce », « La Bonne Nouvelle » ou « le Message de joie. »

4 En ancien grec Sunergos (συνεργός) signifie « compagnon d’œuvre », « collaborateur » ou « coopérateur. »

5 Porte-parole qui annonce ou transmet un message divin, « prophète » qui s’écrit en araméen : ܢܒܝܐ.

6 Kenneth E. Bailey, en observant les conteurs des villages du Proche-Orient sur le terrain, comment la mémoire communautaire permettait de préserver fidèlement les paraboles à travers les siècles et en a tiré des conclusions sur la transmission des textes sacrés avant qu’ils ne soient écrits.

7 Jesus Through Middle Eastern Eyes: Cultural Studies the Gospel, Kenneth E. Bailey, 2008.

8 L’Hemanoûtâ (ܗܝܡܢܘܬܐ) désigne la fidélité à l’enseignement d’un maître ou d’un rabbin qui, selon Marcel Jousse peut signifier la mémorisation de cet enseignement pour une transmission orale rigoureuse et vivante – propre au milieu palestinien – sans dépendre de l’écrit.

9 Chroniques joussiennes n°1, « Quelle langue a parlé Jésus, Monsieur le vicaire ? », De la ‘Question d’Orient’ à la Fraternité chrétienne Sarthe-Orient.

10 JE SUIS ARAMÉEN, Mihaeel le Syrien & M-C Supiot, Passeport, La Procure, 2025 (https://www.laprocure.com/product/2020559/je-suis-arameen)

11 Éphrem le Syrien (306-373), « la cithare du Saint-Esprit. », diacre de langue syriaque et théologien du IVe siècle de la Haute-Mésopotamie, reconnu depuis 1920 en tant que Docteur de l’Église.