7. Logique démonstration du substrat araméen des évangiles

Il est des diasporas qui, confrontées à des enjeux d’intégration dans leurs pays d’accueil au motif de barrières linguistiques ou culturelles, sont entraînées dans un repli communautaire d’autant plus pénalisant qu’elles sont parfois enclines à cristalliser des tensions politiques ou religieuses importées de leur pays d’origine. Ce qui est une tendance trop souvent observée ces dernières années décennies… mais ce qui n’est absolument pas le cas de la diaspora araméenne – souvent appelée aussi syriaque ou chaldéenne – dont la quasi-totalité de nos concitoyens ignore même l’existence. Rares sont les araméens restés au Proche-Orient – passés de 1,5 million en 2003 à moins de 200 000 aujourd’hui – mais pour eux, comme pour ceux partis en Occident, leur grande force est de s’être maintenus dans « l’Évangile mis en œuvre. » Forte d’une tradition religieuse chrétienne bimillénaire, la diaspora araméenne essaie également de maintenir vivante la culture ainsi que la pratique des différents dialectes, perpétuant ainsi l’héritage linguistique.

La fierté de parler la langue de ses parents et le devoir de la transmettre à ses enfants

Joseph Alichoran est l’un de ceux qui font vivre la langue araméenne en France. Lui-même né dans la communauté chaldéenne d’Irak, il s’est consacré à la transmission du soureth, qu’il enseigne depuis près de 17 ans à l’INALCO. Selon lui, la richesse de ce patrimoine linguistique est notamment liée à l’histoire millénaire de l’araméen. « C’est l’une des rares langues, peut-être même la seule, dont l’usage est attesté sur une si longue période et sans interruption : plus de 3000 ans », explique-t-il. Il s’agit selon lui d’un « patrimoine très important à la fois pour le christianisme oriental et universel, et pour la culture humaine en général. » Toutefois, Joseph Alichoran perçoit une baisse de la pratique de la langue chez les plus jeunes. « Les parents ont joué pleinement la carte de l’intégration en privilégiant le français, qu’ils ont appris eux-mêmes au contact de la société française et du monde du travail. On ne peut pas leur reprocher cela, bien entendu. Toutefois l’araméen a été, disons-le, une victime collatérale de cette volonté collective d’intégration », déplore-t-il. Malgré cela, l’enseignant ne perd pas espoir de voir la pratique du soureth se transmettre. « Parmi la jeunesse, je constate une volonté de se réapproprier ce patrimoine araméen et mésopotamien », souligne-t-il. Les jeunes chaldéens, nés en France, n’ont pour la grande majorité d’entre eux jamais voyagé dans leur pays d’origine. Certains voient donc dans la préservation de la langue une manière de se lier à leurs ancêtres, venus de Turquie ou d’Irak. Esther Boulekouane (AJIR1, 2 décembre 2025)

La diaspora chaldéenne n’a donc pas oublié sa langue natale… mais on sait maintenant le rôle crucial que les chrétiens de langue araméenne – littéraire et liturgique – ont joué durant le Moyen-Âge par la traduction des textes philosophiques, scientifiques et surtout médicaux (Hippocrate et Galien) pour la transmission du savoir antique vers le monde musulman et ensuite le transfert de ce savoir vers l’Occident.

Nestoriens, chrétiens araméophones, à la source de la médecine arabo-musulmane

Les chrétiens nestoriens descendant principalement des Assyro-Chaldéens, issus de peuples babyloniens et araméens de l’ancien Empire perse, ont pratiqué la médecine hypocrato-galénique dès le VIe siècle, grâce à un certain nombre d’ouvrages médicaux grecs traduits dans leur langue, le syriaque. Après la fondation de Bagdad en 762, les nestoriens exerceront un quasi-monopole sur la médecine, traduisant ces traités médicaux dans la langue du Coran, y ajoutant de nombreux écrits personnels et créant par la même occasion le vocabulaire scientifique arabe. Ils transmettront ainsi aux Arabes dès la fin du IXe siècle, des connaissances toutes nouvelles pour eux dans l’étude et la pratique de cet art. Jusqu’à la prise de Bagdad par les Mongols en 1258, les médecins nestoriens participeront d’une façon déterminante au développement de la médecine arabo-musulmane. (Raymond Le Coz, Les médecins nestoriens au Moyen-Âge, Les maîtres des Arabes, 2004).

Le Père Marcel Jousse, ni exégète ni historien de formation – bien avant son entrée au petit séminaire – était conscient dès l’âge de 12 ans de la primauté de l’araméen dans la transmission des évangiles.

Pour lui, Jésus était un modèle d’être humain pour qui, avant de considérer les aspects théologiques, il était devenu nécessaire de considérer l’homme, le fils de Marie, le Galiléen. Pourtant soucieux de retrouver les paroles de Jésus en renouant avec la tradition orale araméenne, il ne fut pas même en mesure d’étayer ses intuitions prophétiques. Par contraste dès la fin du XIXe siècle, Gustaf Dalman2, éminent archéologue, érudit en littérature rabbinique primitive, s’était documenté sur les coutumes bédouines et la topographie de la Palestine, pour établir que les pensées de Jésus ne pouvaient avoir été exprimées que dans l’idiome originel araméen. Afin de reconstruire le discours authentique de Jésus, Gustaf Dalman avait abouti à la conclusion, totalement assumée, que la langue d’enseignement de Jésus ne pouvait être que l’araméen. Aussi, Marcel Jousse faisait quelque peu figure d’amateur dans une spécialité à cet égard exigeante, de sorte que les démonstrations qu’il avançait pouvaient parfois paraître par trop simplistes. Les applications qu’il faisait de ses théories à l’exégèse du Nouveau Testament à partir de ses propres intuitions muries depuis son adolescence, se heurtaient à de vives oppositions de la part de certains exégètes chevronnés.

La transmission orale et sa scription tardive

La grande difficulté qu’on rencontre dans un travail portant sur les milieux ethniques différents du nôtre, c’est qu’on ne peut pas admettre que nous ne soyons pas la norme, la règle, le gabarit des autres milieux ethniques. Les théologistes ont été acharnés, je ne sais pas pourquoi, contre la transmission orale fidèle et exacte – ou plutôt je sais bien pourquoi. C’est que les théologistes français ont transporté dans le milieu palestinien qui nous intéressait les expériences qu’ils avaient de leurs propres études classiques. […] Nous comprenons pourquoi la scription, c’est-à-die « la mise par écrit » – ce qui n’est pas du tout la même chose que la composition – pourquoi la scription est tardive. Je me souviens quand j’étais enfant avoir reçu assez de réprimandes par mon bon curé qui ne pouvait pas comprendre qu’apprenant bien à l’école, je ne pouvais pas apprendre le catéchisme. C’est qu’à l’école, on me donnait des manuels mémorisables, tandis que le catéchisme était abominablement composé. Ce souvenir me hante encore : mémoriser le catéchisme c’est pour moi avaler du gravier. Mais dans ce milieu, l’écrit n’est que la scription d’une récitation. (École des Hautes Études, 12 décembre 1939).

Lui-même se targuait d’être « résistant à la philologie livresque et morte » d’exégètes vétilleux, auxquels il opposait la fécondité de sa pensée par une brillante démonstration du substrat araméen des évangiles. Il ne renonça jamais à son rêve qui fut de retrouver les paroles prononcées en araméen par Jésus à partir des seuls vestiges qui nous en restent dans les évangiles.

L’ignorance de l’anthropologie par les théologistes

Je me place au point de vue anthropologique. Est-ce que Jésus est Dieu ? Est-ce qu’il n’est pas Dieu ? Je n’ai pas ici à en connaître, mais j’ai à connaître de l’authenticité de ses paroles. […] Il est évident qu’affirmer la transmission orale absolue par les lois du Style oral, c’est contrecarrer toute cette immense « mythologie » menée par les théologistes. […] Je vous ai dit qu’il ne faisait pas de discours. Il faisait des leçons catéchistiques. […] Rabbi Iéshoua de Nazareth n’a pas été comme Rénier, Professeur à l’I.C. de Lyon. Il s’est posé simplement dans le milieu palestinien. C’est donc dans le milieu palestinien qu’il faut l’étudier. […] Il aurait été Démosthène, il aurait pu rivaliser avec Platon. Mais les Palestiniens, ce sont de pauvres malheureux juifs qui ne méritent pas d’études. Ce milieu palestinien parlait tout de même une langue, quelle langue ? On nous disait : l’hébreu. Non, c’était l’araméen, comme en France vous avez actuellement deux langues. Vous avez la langue des théologistes qui est le latin et vous avez la langue normale courante, qui est le français. Dans ce milieu palestinien, du temps de Jésus, il y avait deux langues, la langue savante scolastique qui était l’hébreu et puis la langue courante, normale, catéchistique qui était l’araméen et c’est pour cela que nous allons trouver les prochaines leçons le catéchisme populaire araméen. […] Il s’agit seulement de travailler dans la question elle-même, c’est-à-dire dans un évangile de langue araméenne et de pédagogie de style oral. (École des Hautes Études, le 21 novembre 1939).

À l’École Pratique des Hautes Études, où il traitait du christianisme primitif, la moitié de ses élèves étaient juifs, et on y voyait des protestants, des musulmans « issus de l’Outre-mer et des colonies », et quelques catholiques qui ne se montraient pas toujours les plus fervents de ses disciples. Selon Marion Duvauchel3, Émile Poulat (1920-2014) historien du catholicisme (Archives de sciences sociales des religions), fit du livre de Gabrielle Baron4 « une recension édifiante qui témoign[ait] d’une subtile hostilité envers l’homme comme envers l’œuvre, tout en donnant, pas subtilement du tout, le sentiment qu’il en rendait compte » … et il en résulta que « la grande leçon de Marcel Jousse est d’une simplicité absolue : le texte n’est pas premier, contrairement à tous les préjugés reçus, la parole précède le texte, l’oralité précède donc la mise par écrit, et cette mise par écrit maintient dans ses structures et son organisation les structures mémorielles de compositions initiales et desscripteurs’. »

La grande erreur des Juifs quand ils sont retournés en Palestine…

Les Palestiniens qui, à tort ou à raison, voulaient conduire les gens à la vie éternelle, employèrent un langage admirablement simple et admirablement clair. Entre eux, Rabbis théologistes, évidemment ils parlaient l’hébreu qui est la langue normale du scolastique hébreu, comme le latin est la langue normale de scolastique catholique, mais ceci n’a aucun accès dans le peuple, aucun, et dès que vous allez vous trouver en face de rythmo-catéchistiques qui veulent prendre contact avec le peuple, vous allez avoir la langue normale, la langue populaire qui est à ce moment l’araméen. La grande erreur des Juifs quand ils sont retournés en Palestine a été de ressusciter l’hébreu. C’était l’araméen qu’il leur fallait prendre. Je suppose qu’Hitler vienne maintenant et nous expédie pour 2000 ans dans une partie de l’Afrique. Si nous revenons à l’état de colons rares ici à Paris dans 2000 ans, ce ne sera pas le latin scolastique de l’I.C. 5qu’il faudra prendre, mais il faudra essayer de parler le français. Ce sera d’ailleurs difficile de ressusciter une langue vivante dans 2000 ans, mais enfin actuellement en France, on parle français et non pas latin scolastique. J’insiste beaucoup là-dessus. Je suis le premier à insister énormément sur ce point car les Juifs eux-mêmes ont commis une erreur linguistique fondamentale. Ce n’est pas à la Torâh en hébreu qu’ils devaient aller, c’était aux Targoûms araméens dans lesquels justement étaient instruits les Palestiniens au moment de leur exil et que de questions en auraient été clarifiées entre Juifs et Chrétiens (École des Hautes Études, le 19 décembre 1939, 6ème leçon).

Pour Frédéric Guigain6, il faut enfin nous rendre à l’évidence d’une composition orale des évangiles par des apôtres tous araméophones, largement antérieure aux retranscriptions – les fameuses « scriptions » de Marcel Jousse – en version grecque. Dans le cas contraire, il faudrait admettre que les évangiles ne nous ont pas été transmis par les apôtres mais par des communautés hellénophones bien plus tardives.

Dans ces conditions, comme l’affirme le Père Frédéric Guigain, les évangiles dont nous disposons ne devraient pas être appelés « évangiles » mais « évangéliaires », c’est-à-dire témoignages émanant d’une organisation écrite de l’évangile oral, se transmettant de maître à disciple, en raison de deux perspectives de pérennité et de survie, commandées par les persécutions et la disparition des transmetteurs et, en conséquence, l’organisation nécessaire d’une communauté, conçue « non seulement comme alternative de logique scientifique mais alternative de foi. »

Crois et tu comprendras, la foi précède et l’intelligence suit. Saint Augustin


Jean-Marie ROUSSEAU, Fresnay-sur-Sarthe, le 14 juillet 2026


1 AJIR (Association des journalistes d’information sur les religions, https://ajir-asso.com/2025/12/une-jeunesse-en-arameen/)

2 Gustaf Dalman (1855–1941), directeur de l’Institut protestant allemand d’archéologie à Jérusalem, publiait dès 1894 une grammaire de l’araméen judéo-palestinien (Grammatik des jüdisch-palästinischen Aramäisch), en 1898 son ouvrage Die Worte Jesu (Paroles de Jésus), puis un dictionnaire fondamental araméen en 1901, et parmi une multitude d’articles et de livres, Jesus-Jeschua. (Leipzig, 1922), promu au niveau international par une traduction anglaise en 1929 sous le titre de Jesus-Jeshua. Studies in the Aramaic Gospels.

3 « QUI A VOULU TUER MARCEL JOUSSE ? », Marion Duvauchel, Docteure en philosophie, anthropologue et historienne des religions.

4 Gabrielle Baron (1895-1986), collaboratrice de Marcel Jousse, dont elle fera la biographie (Marcel Jousse : Introduction à sa vie et à son œuvre, 1965, réédition en 1981 sous le titre Mémoire vivante : Vie et œuvre de Marcel Jousse. Héritière de son œuvre, elle s’appliquera à faire dactylographier les quelque mille cours oraux sténotypés qui représentaient les 25 années d’enseignement à la Sorbonne, à l’École d’anthropologie de Paris, à l’École Pratique des Hautes Études, à l’École d’anthropo-biologie, et au Laboratoire de rythmo-pédagogie. Elle fit éditer à titre posthume une œuvre issue des travaux de Marcel Jousse, L’Anthropologie du geste (1974), puis rééditer un certain nombre de mémoires, publiés du vivant de Marcel Jousse, en deux ouvrages, La manducation de la parole (1975) et Le parlant, la parole et le souffle (1978).

5 L’acronyme I.C. désigne des établissements privés d’enseignement supérieur, le plus connu étant l’Institut Catholique de Paris (ICP).

6 Père Frédéric Guigain, prêtre maronite français et secrétaire de l’Éparque maronite de France, reconnu pour son expertise des langues araméennes, des traditions orales de l’Église chrétienne primitive et de l’exégèse des Évangiles.