Un monde appelé à disparaître comme les civilisations de Babylone et de Ninive
En vue de mettre fin à un conflit meurtrier de près de quatre mois, le président Donald Trump et le président iranien Massoud Pezeshkian ont paraphé chacun de leur côté un protocole, chaleureusement accueilli par les membres du G7 comme une « opportunité historique ». Les États-Unis auront finalement choisi la voie d’un compromis avec un régime qu’il dénonçait comme l’un des principaux fauteurs de guerre et d’instabilité dans le monde. Les réparations versées – 300 milliards d’€ – à l’Iran pour la reconstruction du pays proviendront en majeure partie des pays voisins du Golfe, de sorte que les groupes proxys iraniens, principales composantes des forces terroristes, continueront de bénéficier de soutiens matériels et financiers appréciables. En revanche, pour le peuple iranien abandonné à son sort, ce dénouement aura le goût amer d’une capitulation au bénéfice de ses bourreaux en gage d’une promesse de « Paix munichoise. » …
Au moment de Munich…
Nous vivons dans une civilisation finissante, il faut bien que nous le disions, que nous disions à nous-mêmes que nous sommes à bout de tous côtés. Comment cela va-t-il ressurgir ? ressusciter ? Je ne m’en mets point en peine, mais notre rôle à nous, anthropologistes, c’est de signaler la fin d’un monde qui est appelé à disparaître comme les civilisations de Babylone et de Ninive. Allons-nous prolonger notre agonie pendant quelques siècles ? […] Vous verrez que les Gaulois ont été comme certains d’entre nous qui ont envoyé tout de suite des dépêches de félicitations à Hitler au moment de Munich. La France n’était pas envahie que les dépêches étaient déjà arrivées. Ce que nous avons de Thérèse d’Avila au point de vue anthropologique, par exemple sa description de l’enfer, c’est extrêmement pauvre à côté des formidables descriptions que nous ont données les grands apocalypticiens sur des différents cercles de la Géhenne, cercles qui ont été admirablement repris par Dante. Entre Dante et Thérèse il y a tout l’abîme de l’insertion aux apocalypses. […] « Apocalyptique », pour moi, ça ne veut pas du tout dire que ce n’est pas historique. C’est tout aussi historique, seulement les schémas se présentent toujours d’une façon identique quand ils sont dans un genre spécial qu’on appelle le genre de la découverte ou de l’apocalypse. […] À plus forte raison y a-t-il grande difficulté à pouvoir faire coïncider une attitude mentale d’un milieu ethnique avec des attitudes mentales d’un autre milieu ethnique à des époques différentes. (École des Hautes Études, le 13 février 1940, 7ème année, 12ème leçon).
À cette conception de la « paix », lamentablement irénique, que Marcel Jousse a dénoncée dans un contexte apparemment différent et en d’autres temps pas si lointains, il peut être opposé une perception des évangiles (Mt 10,34 et Lc 12,51), aussi tranchante que le « glaive » et la « division » de Jésus. Cette exigence radicale du message chrétien pourrait pourtant nous inciter à croire en des ruptures – au sein des peuples et même au sein des familles – très éloignées de l’image séraphique, répandue souvent par dérision, chez certains contempteurs des évangiles.
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Matthieu 10,34.
Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division. Luc 12,51.
C’est encore chez des joussiens émérites que l’on trouvera la clé susceptible de lever cette ambiguïté. En effet, avec Édouard Marie Gallez1, nous devons admettre, à défaut d’être familiers de l’Orient, que la primauté de l’araméen sur le grec relève principalement de « leur histoire respective. » Or l’histoire des textes araméens, comme le clamait Marcel Jousse, est « originellement enracinée dans une composition orale et un enseignement que, en Occident, nous avons quelque peine à imaginer. »
En l’occurrence, il existe en araméen deux mots pour dire « paix » alors qu’il n’en existe qu’un seul – eirènè – en grec. Ainsi, dans Jn 14,27 – Je vous laisse la shlama, je vous donne ma shlama – le mot araméen shlama qui signifie paix, est celui par lequel on souhaite à son interlocuteur « qu’il soit bien », qu’il n’ait « pas le cœur troublé » et qu’il n’ait « plus rien à craindre. » Par contraste en Mt 10,34, la Shaïna, n’est qu’une paix diplomatique acquise par des traités entre étrangers et ennemis irréductibles, sans aucun lien avec des sentiments d’estime et de fraternité. La shaïna constituerait plutôt la charpente des montages économiques, tels qu’ils ont été observés dans le Protocole ayant prévalu entre l’administration étatsunienne et la dictature iranienne.
Edouard Marie Gallez stipule encore que Jésus, refusant d’apporter sur la terre la shayna – c’est-à-dire une simple concorde sans élan du cœur et non dépourvue de sentiments guerriers – annonce le harba’ – traduit différemment sous l’autorité de Matthieu et de Luc, soit comme une force entraînant la désolation (racine hrb, désert) avec le glaive sortant « de la bouche » de l’Apocalypse johannique (Ap 2,16 ; Ap 19,15), soit encore comme une source de divisions.
L’apocalypse johannique
Iéshoua ne parlait ni grec ni latin, et probablement même pas hébreu, mais il parlait sûrement, de même que les talmids, araméen, et quand Iéshoua enseignait, il enseignait en araméen, Or les apocalypses se sont des catéchismes populaires, ultrapopulaires et s’il y en a un qui est populaire, c’est bien l’apocalypse johannique, et cet ouvrage qu’à peu près personne n’a travaillé, que personne n’a lu, c’était le plus couru, le plus mémorisé, le mieux su en araméen de ces grandes rythmo-catéchistiques qui ont formé la civilisation dont nous vivons. (École des Hautes Études, 6 février 1940, 7ème année, 11ème leçon).
Pour Pierre Perrier2, dont nous avons déjà rappelé ce qu’il doit à Marcel Jousse, la « shaïna » est l’antinomie de ce que l’araméen définit comme la « palgoutha », c’est-à-dire ce discernement qui fait émerger la vocation intime de chaque fidèle et dont la fécondité procède avant tout de l’action miséricordieuse de Dieu. Cela devient alors le cœur du verset Mt 10,34 : « N’espérez pas que Je sois venu apporter la « Shaïna » sur terre. Moi Je vous apporte plutôt l’usage du discernement. »
En face de formidables constructions palestiniennes authentiques
[Iéshoua] aurait pu être Dieu et s’exprimer très mal… La preuve c’est qu’on l’a considéré comme Dieu, et qu’on nous disait que l’Évangile était composé en très mauvais grec jusqu’à ce que nous ayons montré que nous nous trouvions en face de formidables constructions palestiniennes authentiques. […] En grec c’est le Christos qui a donné le Christus latin et nous a donné le Christ en français, qui est totalement perdu comme sens et signification. Demandez à un petit enfant et même à un adulte ce que veut dire le mot Christ, il ne saura pas que cela vient du verbe grec qui veut dire oindre, qui lui-même décalque un verbe araméen qui veut dire oindre. C’est l’Oint, celui qui était huilé comme on huile les mains du prêtre quand on va le consacrer. On ne peut pas traduire le Huilé. Vous voyez la quasi impossibilité de traduire. Si vous traduisez l’oint, c’est inemployable en français. Vous pouvez dire Consacré, mais ce mot n’a plus la même résonnance gestuelle profonde. (École des Hautes Études, le 20 février 1940, 13ème leçon).
L’œuvre de Marcel Jousse – anthropologue, pédagogue, ethnologue, linguiste… – est considérable, mais nous devrons retenir avec le Père Couchouron3 s.j., qu’il fut avant tout « un prophète de Rabbi Iéshoua » et que « sa connaissance de l’anthropos a ouvert sur la connaissance de Jésus, […] le parlant par excellence. » S’il devait continuer de nous inspirer, ce serait terriblement frustrant de l’avoir réduit à sa seule contribution universitaire, aussi considérable fut-elle, sans replonger aux sources mêmes du fonds documentaire des cours de la Sorbonne, bien au-delà des trois principaux recueils publiés à titre posthume.
Puisque même ceux-là qui veulent la guerre ne veulent rien d’autre assurément que la victoire, c’est donc à une paix glorieuse qu’ils aspirent à parvenir en faisant la guerre. Saint Augustin (354-430), La cité de Dieu
Jean-Marie Rousseau, Bruxelles, le 2 juillet 2026
1 Primauté de l’araméen sur le grec : indices cumulés, Un mot paix à double sens. EEChO (https://www.eecho.fr/evangiles-primaute-de-larameen-exemples). Édouard-Marie Gallez, né en 1957, membre de la Congrégation Saint-Jean, est un ecclésiastique particulièrement connu pour ses recherches sur les origines de l’islam mais, au-delà de l’islamologie, il explore les thèmes eschatologiques, les dérives gnostiques dans le post-christianisme contemporain et analyse les interactions entre christianisme et laïcisme (www.eecho.fr).
2 Pierre Perrier, président de L’Évangile au Cœur, sur le commentaire tiré du site de ETPHATA (https://etphata.org/Il-n-y-a-rien-de-cache-qui-n-aura-a-etre-revele?mtm_campaign=lettre&mtm_kwd=260620) le 13 juin 2026 de l’Évangile de Matthieu, 10,26-33.
3 L’héritage de Marcel Jousse, Récitatifs Bibliques, Centre Sèvre, 2012.
