4. De la tradition orale à l’intelligence artificielle

L’encyclique du pape Léon XIV « Magnifica Humanitas »Humanité magnifique – portant sur « l’attention à la personne humaine au temps de l’intelligence artificielle. », encourage chacun d’entre nous « à promouvoir des formes de communication qui respectent toujours la vérité de l’homme. »

Se situant au plan anthropologique, l’encyclique nous donne à penser l’homme « avec les yeux de l’esprit » pour le considérer comme un vivant, ou au contraire, le penser « avec les yeux du pouvoir », en ne le percevant plus que comme un rouage au sein d’une mécanique techno-sociale. Il y a déjà un siècle, Marcel Jousse avait fait le choix d’aborder l’homme « avec les yeux de l’esprit. »

Magnifica Humanitas est une encyclique sociale qui repose sur cette alternative : sommes-nous en train de bâtir une nouvelle Babel – efficace, puissante, mais déshumanisante – ou une Jérusalem reconstruite pierre après pierre, dans la fidélité et la solidarité ? […] Pour Léon XIV, être chrétien à l’âge de l’intelligence artificielle signifie précisément cela : rebâtir patiemment un monde humain au cœur d’une révolution technologique sans précédent. (Daniel Esparza, Aleteia, le 27 mai 2026). https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

Marcel Jousse, depuis son Laboratoire de rythmo-pédagogie œuvrait dès la fin des années 1920, aux côtés de psychiatres, à consciencieusement « élaborer, expérimenter et perfectionner sans cesse une Pédagogie vivante », en s’écartant des idéologies creuses des « scribes du Temple » sur des formules qu’il disait mortes, pour nous rendre l’énoncé oral authentique venu de « la bouche du Christ »

En tant qu’anthropologue, Marcel Jousse a essayé d’étayer cette intuition à partir d’une expérience personnelle tirée de différents milieux façonnés par la tradition orale. Tout a commencé à Beaumont à sa naissance en 1886 au sein d’un milieu paysan illettré au fin fond de la campagne française, où il fut bercé et nourri par les chants, les contes et les légendes gestuées – les « cantilènes sarthoises » – qu’il écoutait pendant les veillées. Pour lui, la civilisation peut embellir le monde lorsqu’elle repose sur l’enracinement et la transmission, tandis qu’une société qui ne croit plus en l’homme, ne peut plus se protéger.

La débâcle des civilisations plumitives

Il est assez difficile de bien parler, mais il est relativement facile, de prendre une plume, du papier, de l’encre, et puis d’ajuster cela, de gratter cela, de raturer cela dix fois, vingt fois, trente fois et de faire imprimer cela. Et on en est arrivé à ce degré d’incompréhension de la vie, c’est qu’on a pu s’imaginer que c’était cela la supériorité d’une Civilisation : connaître l’Écriture, c’était supérieur à celui qui ne la connaissait pas ; Que de fois, quand j’ai parlé de paysans illettrés, on me disait « Oh, ce sont des ignorants ! » Eh bien, non. J’ai connu des paysans illettrés qui en auraient remontré à des plumitifs archi-plumés.

[…] En petits paysans, nous avons pris cette effroyable décision : montrer scientifiquement que Jésus a existé, que Jésus a été, non d’une civilisation plumitive comme la nôtre, mais d’une civilisation orale et que ses Apprenants ont transmis mot à mot ses paroles dans sa langue – comme j’ai appris des lèvres de ma mère tous les soirs, au foyer maternel ; ses paroles qui m’ont fait vivre dans les moments les plus durs de mon existence, c’était cela qui était pour moi la caractéristique de la débâcle de la Civilisation : les Dieux s’en allaient en poussière sous la plume des prêtres savants, très savants en écrit, ignorants en oralisme ! C’est cela qui sera peut-être mon apport le plus perdurable !

Je suis allé à Rome. Soldat loyal, j’ai montré mes armes scientifiques et la façon de les faire jouer. J’ai vu Pie XI qui m’a demandé de lui faire un mémoire qui, était appuyé sur ce que le petit paysan de Vénétie Pie X avait énoncé comme étant la tradition fondamentale et ce mémoire vous le retrouverez dans les études que j’ai publiées dans les différentes revues françaises. C’est que toute la question est là. Est-ce que Jésus, celui qui est la base même de notre civilisation, a existé ? Est-ce que nous pouvons avoir ses paroles, bien qu’il n’ait pas écrit ? C’est là combien j’ai vu que nous étions malades dans nos milieux théologiques français ! Quand on a vu qu’à Rome on m’avait encouragé dans cette voie, ma voie, au lieu de me soutenir dans mon effort, ce fut un déferlement d’injures dans toutes les revues. Il fallait me dégonfler… (École d’Anthropologie, le 18 janvier 1941).

Marcel Jousse était également convaincu que la culture araméenne, dans laquelle avait évolué Jésus, est une science de l’homme en acte et que l’enseignement du Christ est le modèle même de cette science de l’homme. C’est ainsi qu’il pouvait affirmer que le langage agit, qu’il « est agissant » et que c’est par le langage que l’on fait agir. C’est ainsi qu’il pensait que la religion devait être ramenée à la vie et non à la loi. Alors que ce sont les pharisiens, les scribes et les docteurs de la loi qui ont eu la responsabilité de diffuser la parole divine. En faisant l’anthropologie de la culture araméenne dans laquelle le Christ a vécu, Marcel Jousse a découvert et montré que pour cette culture il n’est pas question de la parole divine autrement que comme une parole que l’on vit et que l’on fait rayonner.

À ce titre, Marcel Jousse a été subversif, et d’une subversion lumineuse ! Il n’a pas fait de l’anthropologie parce qu’il était prêtre jésuite et, partant, théologien. Il a plutôt développé une théologie parce qu’il avait d’abord été anthropologue. Dès le départ, sa démarche fut scientifique en se fondant sur la compréhension des hommes, l’observation de leur culture et la façon dont celle-ci se vit. En s’efforçant de développer le sens du vécu, il réussit à dégager l’originalité de la culture araméenne comme culture vivante partant de la parole vécue corporellement.

Cependant, il serait réducteur de cantonner son œuvre à la simple redécouverte de l’oralité, alors que la spécificité de ses recherches anthropologiques tient plutôt dans la démonstration d’une oralité impliquant l’homme dans toutes les dimensions de son être. Pas seulement par la voix, mais davantage encore par la mémoire, par le cœur et par toute l’intelligence vive de l’anthropos.

« Sa force était de ne pas avoir écrit »

Et nous arrivons à cette chose que nous avons goûtée et dont nous sommes sursaturés : on écrit, on écrit pour écrire. Et quand dans une civilisation, s’unissent Salivo-manie et Encro-manie, vous avez ce dont nous jouissons : tous ces mécanismes qui étaient faits pour happer le réel, rejouer le réel, vous éloignent du réel. Et vous avez simplement cette immense ivresse qu’on appelle la Presse. Cette presse peut vous administrer n’importe quoi, vous l’avalez. […] Les paysans, plus avisés, ont cette phrase très belle : « Le papier souffre tout ». Eh oui. Cela souffre tout le papier. […] Suffisamment informés du mécanisme fondamental de l’Expression humaine, nous pouvons comprendre comment les Civilisations peuvent mourir avec la Salivo-manie, l’Encro-manie, toutes choses que vous apprenez avec satisfaction et fierté à vos enfants. C’est cela le programme de vos écoles. C’est cela qui nous a mené à l’état où nous sommes … (École d’Anthropologie, le 2 février 1941).

Vous êtes étonnés de voir combien peu ce Rabbi paysan galiléen a enseigné ! Mais avec ce peu, il a secoué le monde et certains ont encore peur quand on prononce son nom qu’ils voudraient bien faire oublier … Mais c’est un fait curieux, ni les prêcheurs, ni les prêchés, ne savent la langue de ce Rabbi-paysan.

[…] Vous pouvez avoir été élevé n’importe où […] vous ignorez tout de l’homme d’abord. D’abord de l’homme Iéshoua. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas écrit et que vous ne vous êtes jamais demandé si précisément sa force n’était pas de n’avoir pas écrit. C’est qu’en effet, faites attention ! Ce que tous ces beaux discoureurs ont ignoré c’est que depuis deux mille ans, suivant cette petite mécanique gauloise, la Matrice a continué son œuvre… (École d’Anthropologie, le11 mars 1941).

Entre 1937 et 1939, et plus encore une fois la guerre déclarée, Marcel Jousse ne cessa de se réclamer de Rome et de la protection du Pape Pie XI pour tracer un chemin prophétique à travers une anthropologie se référant à la lutte contre le fascisme, le nazisme et le communisme, à la condamnation de tous les totalitarismes, qui ont en commun de s’attaquer à notre culture et notre humanité. Comme pour le Pape Léon XIV, ayant choisi un jour symbolique pour la signature de son encyclique Magnifica Humanitas, c’est également un 15 mai 1931 que le Pape Pie XI signa son encyclique Quadragesimo anno.

Pour l’ensemble des totalitarismes, quels qu’ils soient, dénoncés dans les années 30 par le Pape Pie XI, aussi bien que pour l’intelligence artificielle aujourd’hui, on comprend que l’enjeu est aussi spirituel, en particulier pour répondre à une tendance au « mysticisme technologique » et à un effrayant transhumanisme. Face au désir d’une « humanité améliorée et presque désincarnée », « l’Incarnation ouvre une voie différente ». Marcel Jousse avait déjà apporté une réponse au péril d’une telle déshumanisation.

La révolution technologique, qui s’annonce comme un accès immédiat au savoir, exige en fait un approfondissement anthropologique radical mobilisant toutes les ressources de la culture, en termes théologiques, Léon XIV décrit un monde où la communication prolifère, tandis que la parole véritable se retire. Le Pape vise l’intelligence artificielle, bien sûr, mais l’image qu’il choisit est infiniment plus reculée. Avec la tour de Babel, il utilise une référence antédiluvienne, pourrait-on dire, celle d’une ville, d’une tour, de briques amoncelées vers le ciel par des hommes qui, soudainement, ne s’entendent plus.

La mémoire mésopotamienne

Qu’est-ce que Babel ? Le mot vient des langues sémitiques orientales les plus anciennes : BBL désigne la tour que l’on connaît mais aussi la ville de Babylone. Car Babel n’est pas seulement un mythe de la confusion. C’est aussi Bab-ilu, la « porte du dieu » en akkadien1 ; et, derrière le récit biblique, l’ombre monumentale des ziggurats mésopotamiennes, notamment l’Etemenanki, « maison du fondement du ciel et de la terre », grand temple-tour de Babylone associé par les savants à l’arrière-plan historique du récit de la Genèse. (Magnifica Humanitas, l’art contemporain entre Babel et la cité de Dieu, Pierre Téqui, Aleteia, 29-05-2026).

La Genèse aura renversé le sens de la tour de Babel, dès lors que l’aspiration mégalomaniaque des hommes pour accéder à Dieu, dans un esprit de rivalité, devint brusquement disjonction… dès lors que ce qui se voulait « seuil du divin » se transformait en édifice de l’autosuffisance humaine.

Équation einsteinienne contre réification du Memrâ (Parole)

Je vous avais dit que dans notre civilisation, avec nos procédés algébrisants2, la tendance normale de la découverte géniale aboutissait à l’équation. Dans le milieu palestinien, la tendance normale de la découverte géniale allait aboutir à la réification, et nous avons vu qu’au point de vue anthropologique, nous n’avons pas été trompés, puisque ce grand manieur de psychologie palestinienne que fut Rabbi Iéshoua, a abouti, non pas à l’équation Einsteinienne, mais à la réification de Memrâ. C’est assez curieux de voir que, dès le début de sa vie, Rabbi Iéshoua a eu de la part de l’ennemi palestinien par excellence, si j’ose dire, de Sâtânâ, cette sorte de problème à résoudre. Il est évident que pour Einstein, qui serait tenté par Sâtânâ, ce serait sous cette forme : « Si tu es vraiment le savant qu’on attend, eh bien, donne-nous une équation qui va résoudre le système universel du monde. » (École des Hautes Études, 13ème leçon, le 3 mars 1936).

On peut douter d’une intelligence artificielle qui, conçue pour détecter des probabilités au milieu de masses gigantesques et « babyloniennes » de données, soit capable par elle-même de se mettre à douter. On peut aussi espérer en vain qu’elle puisse espérer, ou, dans un emballement inattendu, on peut encore rêver qu’elle se mette de sa propre initiative à rêver… avant que ces élucubrations ne prennent une dimension mystique, comme si l’on prêtait à la machine une humanité qu’elle ne peut avoir. En définitive, le danger n’est pas que les machines deviennent humaines. Il est que nous-mêmes, après avoir laissé échapper notre capacité de mémorisation et de transmission orale, perdions à présent celle de penser par nous-mêmes, par un bouleversement radical de notre vie. Ce qui risque de devenir vertigineux… jusqu’à notre rapport à la vérité.

Jean-marie Rousseau, Fresnay-sur-Sarthe, 4 juin 2026

jeanmarie.a.rousseau@gmail.com


1 L’akkadien, langue parlée en Mésopotamie du début du IIIe millénaire jusqu’au Ier millénaire avant J.-C., selon les deux dialectes que sont le babylonien au Sud et l’assyrien au Nord, et qui a été progressivement remplacée par l’araméen.

2 À partir d’une contraction des termes algèbre et névrose, Marcel Jousse désigne ce qui se passe quand l’intelligence n’est pas vécue, quand l’homme se coupe de son corps en n’étant plus qu’un moi rationalisant le monde de façon mécanique. Dévitalisé, l’homme se déshumanise. Pour désigner cette déshumanisation, Marcel Jousse a forgé les mots : algébrose, algébrisation, algébrisant, etc.

3 Edith Stein, née le 12 octobre 1891 à Breslau (Wroclaw), et décédée le 9 août 1942 à Auschwitz, philosophe et théologienne allemande d’origine juive devenue religieuse carmélite, Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, canonisée par Jean-Paul II et proclamée co-patronne de l’Europe.