Marcel Jousse demandait : Quelle langue a parlé Jésus, Monsieur le vicaire ?

« Quelle langue a parlé Jésus ? », demandait le petit Marcel, alors âgé de douze ans, au vicaire de Beaumont-sur-Sarthe… Issu d’une culture d’oralité paysanne sarthoise, né à Beaumont en 1886 et décédé à Fresnay-sur-Sarthe en 1961, Marcel Jousse s’est très tôt passionné pour les origines de l’Église et ses liens avec la mémoire et l’oralité. 

Sans jamais avoir connu le texte canonique des évangiles en araméen, Marcel Jousse était convaincu que la tradition de l’Église de l’Orient devait nous éclairer sur les origines de l’Église dans la langue parlée par Jésus Christ.

L’oralité et l’anthropologie gestuelle, telles qu’il les a enseignées entre les années 30 et la fin des années 50, se sont trouvées en résonance avec une Chrétienté d’Orient dont la mémoire s’est perpétuée en dépit des guerres et des persécutions. Car c’est dans cette région du monde, creuset de beaucoup de civilisations, que s’est réalisée « l’Incarnation du Verbe ».

Quand j’ai eu 12 ans, j’ai été poser ce problème au vicaire de Beaumont : « Quelle langue a parlé Jésus ? – Il m’a dit : « Je n’en sais rien. Au séminaire on nous disait que Renan prétendait qu’il avait parlé syro-chaldaïque – Qu’est-ce que c’est que ça ? Je n’en sais rien – Mais au séminaire on ne vous a pas fait apprendre la langue de Jésus ? – Oh ! Mon pauvre petit, on a bien à faire autre chose que cela ! On a la théologie à apprendre – Mais alors, on ne vous a pas appris la langue de Jésus ? – Eh bien non »[…] Hier à l’École des Hautes Études, un prêtre qui me suit depuis plusieurs années m’a dit : « Vous êtes le premier d’entre nous qui ait essayé de comprendre profondément la valeur divine et humaine des paroles de Jésus. D’année en année s’est faite une conscience plus claire, une conscience de présence, alors je me suis dit, sans me le dire clairement car je ne savais pas le résultat où j’aboutirai : « Je veux ressusciter Jésus vivant parmi les êtres humains, et même parmi les prêtres qui ne s’en occupent pas. » C’est ce qui m’a été dit par un prêtre très pieux, vicaire d’une paroisse de Paris.

[…] Je vous fais aujourd’hui l’histoire de ma vie. Vous n’avez pas idée de ce que ce petit gars Marcel Jousse de Beaumont-sur-Sarthe a éprouvé en face de cette chose horrifiante. Je n’étais pourtant pas plus sot qu’un autre, j’avais été élevé au foyer par une mère profondément chrétienne qui, dès que j’ai été apte à pouvoir mémoriser, m’a appris les paraboles évangéliques. Le soir au foyer, et tous les soirs de carême, ma mère récitait l’Évangile du jour que lui avait appris sa grand-mère qui était illettrée mais profondément instruite des grands mécanismes traditionnels. Vous retrouverez cet écho dans mon œuvre, toujours : profondément instruite parce qu’illettrée.(Laboratoire de Rythmo-pédagogie, Sorbonne, le 8-02-1939).

Cette « stupeur de son enfance » conduira Marcel Jousse à apprendre dès 14 ans l’hébreu, le latin et le grec, ainsi que l’araméen avec le curé de sa paroisse. Il deviendra ensuite un des rares spécialistes de l’araméen de son époque. Il a beaucoup enseigné et peu écrit.

En 1925, il publiera Le Style oral Rythmique et Mnémotechnique chez les verbo-moteurs (Archives de philosophie, Beauchesne, 1925), mais les cours qu’il donnera par oral et sans aucune note à la Sorbonne, à l’École d’Anthropologie et au Laboratoire de Rythmo-Pédagogie, de 1930 à 1957, seront mis en forme (20 000 pages sténotypées) par sa collaboratrice, Gabrielle Baron (1896-1986), qui publiera également à titre posthume l’Anthropologie du Geste (1974), La Manducation de la Parole (1975) et Le Parlant, la Parole et le Souffle (1978). Et toute son anthropologie est tirée de l’univers évangélique, à la lumière des targoums bibliques en araméen.

Dès le mitan du XIXe siècle, la « Question d’Orient », impliquait diverses puissances européennes – principalement la France, le Royaume-Uni et la Russie – profitant du déclin de l’Empire ottoman. Plus spécifiquement en France, elle fit référence à une politique d’interventions récurrentes, en Grèce en 1828, au cours de la guerre de Crimée (1853-1856), puis dans l’expédition française en Syrie (1860-1861), et suite au Traité de Sèvre (10 août 1920) … jusqu’à nos jours où la totalité du monde se trouve pris dans un embrasement aux répercussions économiques particulièrement inquiétantes du « détroit d’Ormuz ».

Au début de notre ère, les langues dites araméennes – syriaque, judéo-araméen, mandéen, etc. – dominantes en Syrie et dans plusieurs régions du Proche-Orient comme la Judée, furent finalement très peu évincées par l’essor du grec lors de la période hellénistique. Par la suite, cette région fut le théâtre de nombreuses invasions, en particulier perses (aryennes), arabes et turques. Mais, malgré la conquête musulmane et l’occupation ottomane, la langue araméenne a survécu parmi les communautés chrétiennes d’Irak, d’Iran, de Syrie et du sud-est de la Turquie, et même parmi quelques populations juives originaires de la plaine de Ninive et du Kurdistan irakien, émigrées en Israël entre 1949 et 1952. Le nombre de ses locuteurs dans le monde entier, est estimé entre 500 000 et deux millions de personnes.

Ceux sont ces Araméens, qui ont suivi le Christ, par qui le christianisme a atteint Rome avant de se répandre dans toute l’Europe, puis le reste du monde. Depuis l’antiquité et par-delà des siècles de guerres, de persécutions, malgré les conversions forcées, le legs le plus précieux réside dans la langue araméenne, perpétué pour devenir la langue du Christ.

Fragments de l’Ancien Testament écrits en araméens. D’anciens fragments de l’Ancien Testament ont été écrits en araméen, notamment les livres de Daniel et d’Esdras et il en sera de même pour le Talmud de Babylone et celui de Jérusalem, rédigés dans des dialectes araméens. L’araméen fut très tôt dans l’histoire de l’humanité utilisé à des fins économiques, religieuses et diplomatiques, ainsi qu’en témoigne le deuxième Livre des Rois : « Je t’en prie, parle en araméen à tes serviteurs, car nous le comprenons. Mais ne nous parle pas en judéen, près des oreilles du peuple qui est sur le rempart. » (2 R 18, 26-27).

C’est bien tout l’enjeu des diasporas issues des drames politiques, pour qui leur orientalité est le fruit de leur histoire, de leur rite, de leur langue, et non pas de leur localisation nouvelle en Occident. Ces chrétiens de la diaspora sont orientaux non pas seulement en vertu de leur origine proche-orientale ou moyen-orientale, mais aussi par nécessité d’adaptation à de nouveaux contextes à Bruxelles (Belgique), à Sarcelles (France), dans le New Jersey (États-Unis), ou encore à Sydney (Australie) et de nombreux autres territoires d’accueil et d’exil de l’Occident.

Mais le risque de disparition des Chrétiens d’Orient en Orient existe pour ceux d’entre eux qui sont persécutés par les guerres et les exactions, mais aussi pour ceux qui en Occident sont menacés par une insensible dissolution ou acculturation, sinon disparition des derniers témoins du Christ.

Qui est le nouveau patriarche de l’Église Chaldéenne ? Réuni à Rome du 9 au 12 avril 2026, le Synode des évêques de l'Église chaldéenne a élu un nouveau patriarche ce dimanche, un mois après la démission du cardinal Louis Raphaël Sako. Selon le communiqué officiel de l’Église chaldéenne, le nouveau patriarche est Mgr Emile Shimoun Nona, 59 ans, qui a pris le nom de Mar Paul III Nona.

Conformément aux usages, le pape Léon XIV lui a accordé le 28 avril la « communion ecclésiastique », scellant officiellement son lien avec Rome. Dans son discours lors du Synode, le pape avait appelé à élire un patriarche « capable de porter le poids des difficultés avec réalisme ». Il est probable, mais pas automatique, que Mar Paul III Nona devienne cardinal à l’avenir, possiblement après le 80ème anniversaire de son prédécesseur le cardinal Sako, en juillet 2028. (Aleteia, Laura Marchais, le 14 avril 2026).

Si l’Orient, dans l’imaginaire collectif, est souvent associé au monde arabo-musulman, c’est oublier qu’il est aussi un monde de Chrétiens et surtout le lieu même où est né le christianisme. L’Œuvre d’Orient, créée en 1856, a pour finalité de venir en aide à ces Chrétiens qui vivent sous les contraintes de la politique et de la guerre et, souvent, des difficultés à vivre leur foi librement.

La campagne de solidarité initiée par l’association de la Fraternité Chrétienne Sarthe-Orient témoigne de l’écoute des Chrétiens du diocèse de la Sarthe, à leurs « frères en Christ du Proche-Orient ».

Nous nous sommes penchés sur la Sarthe perdurable et nous avons vu les immenses peupliers se reflétant comme des colonnes de cathédrales, ayant à leur sommet, quelque chose comme les sculptures végétales qui ne sont que des mimèmes pris par les sculpteurs moyenâgeux aux forêts de l’Île de France (Marcel Jousse, cours de l’École d’Anthropologie, le 13 novembre 1950).

Jean-Marie Rousseau

Fresnay-sur-Sarthe, le 21 avril 2026