Marcel Jousse, un Sarthois qui incarnait cette conscience de l’oralité des évangiles
Crise du détroit d’Ormuz oblige avec pour probable séquelle un transport aérien gravement sinistré, les vacanciers français au lieu de partir cet été en de lointaines contrées, préfèreront sans doute goûter au charme de nos campagnes. Au temps révolu des calèches, le grand Flaubert se plaisait à dépeindre les bords de la Loire1 comme un « … paysage enfin joli, varié dans sa monotonie, léger, gracieux, mais d’une beauté qui caresse sans captiver, qui charme sans séduire et qui, en un mot, a plus de bon sens que de grandeur et plus d’esprit que de poésie », en tirant pour conclusion : « c’est la France. »
Cent ans plus tard, évoquant la Sarthe de son enfance, Marcel Jousse reprenait cette image d’une France tranquille, à la fois « caressante » et « charmante », faite comme beaucoup de régions françaises, « de bon sens » et « d’esprit ». Mais ce paysage ne pouvait être pour lui seulement un objet de contemplation touristique. Pour lui, la campagne n’est pas un paysage admirable par lequel on passe, car cette terre est plus qu’une étendue où l’on promène son regard. C’est une terre où l’on vit et dans laquelle il était enraciné, une terre qu’il avait « creusée profond », une terre qui n’était pas un lieu de villégiature mais un style de vie.
Dans la Sarthe, ce n’est pas cela du tout. Il y a des cerises, il y a des pommes. On peut en prendre et les croquer. C’est aigre parfois, mais cela se mange bien quand même. Il y a des mûres. Il y a des grenouilles et tant de choses qui ont des noms sarthois que je ne saurais pas traduire en parisien. Vous n’avez pas l’équivalent. Et nous avons la grande nature vivante. Certaines personnes devant un paysage s’exclament ! C’est beau comme un Corot ! Pourquoi donc chercher des tas d’histoires mortes devant une chose vivante ? Mais je n’ai pas besoin de votre art. Je n’ai pas besoin de vos musées. Vous me ferez des couchers de soleil comparables à ceux que je vois tous les soirs dans la Sarthe, pendant les vacances ? (Cours de la Sorbonne, le 18 mars 1954).
Si nous adhérons au pays, c’est que nous adhérons au Paysage… Toute cette clarté, tous ces élancements de peupliers, toutes ces haies si bien divisantes, toutes ces routes si bien conduisantes, comme tout cela nous a formés ! Taine disait qu’il fallait rechercher la terre dans la formation des esprits. Je le crois bien ! Que serions-nous donc si les gestes de la terre ne nous avaient pas modelés ! Si vous voulez comprendre le Joussisme, allez sur le petit pont de Beaumont et regardez la Sarthe avec ses peupliers reflétants et reflétés, en écho chosal. Allez à St Christophe-du-Jambet, où ma mère a été élevée, et vous saurez ce que c’est qu’une Université paysanne, maîtresse d’elle-même parce que coordonnée. (Cours à l’École d’Anthropologie, le 23 janvier 1950).
Élevé en pleine liberté dans la campagne sarthoise au contact des animaux et des plantes, Marcel Jousse était convaincu que cette expérience d’interactions propres à la nature l’avait aidé dans sa formation d’homme. Fidèle à ses racines rurales, il approfondissait son analyse à l’aune du monde paysan.
Nous avons vu la Gaule perdurable dans la Sarthe éternelle. Quand j’ai voulu prendre conscience de moi-même, j’ai fait l’inspection de mes mimèmes vivants tels que je les ai reçus dans la Sarthe. J’ai vu les arbres que les guerriers de Vercingétorix avaient vus, rien n’a changé. J’ai essayé de voir, sous ce pont dit romain, s’il y avait encore quelques-uns de ces légionnaires qu’on nous dit avoir civilisé la Gaule et m’avoir civilisé par répercussion ! Je n’ai rien vu du tout. J’ai vu ce qu’il y avait depuis 25 000 ans et plus. Il y a combien de temps que la Sarthe coule ? C’est tout simple. On m’a dit qu’il était très difficile de suivre mes cours. Oui, comme il est difficile de plonger ses regards dans la Sarthe et d’y distinguer quelque chose. (Cours de l’École d’Anthropologie, le 13 novembre 1950).
Gabrielle Baron2 rapportait que la mère de Marcel Jousse lorsqu’il vint la voir à sa première permission en 1917 à Fresnay-sur-Sarthe, tira une grande fierté de sa double décoration de Légion d’Honneur et de Croix de guerre. En cette occasion, il dut faire un discours à l’Hôtel de ville – où « il parlait bien mieux que le préfet ! » – et où il ne manqua pas de rappeler le besoin « d’approfondissement » du pays et du paysan tout en s’insurgeant contre la routine qui, selon lui, était à l’opposé de la tradition authentique, source de vie nouvelle nous permettant d’être « tendus vers l’avant »
Les faiseurs de belle toile de Fresnay, dans la Sarthe, avec leurs chansons, où sont-ils ? Où sont parties les toiles ? La mécanique a tout tué, les chansonniers, les chansons et les toiles. Hélas, nos usines connaissent d’autres rythmes, d’autres balancements. « Machinisme, machinisme… » De fait, entrons dans cette redoutable chose que les ingénieurs ont calculée à coup de chiffres et d’algèbre. Les courroies sont lancées, cela grince, cela gratte, les hommes sont noirs. « Clic, clac, clic, clac… » La machine marche : « Donnez, donnez à droite, donnez à gauche. Donnez vite, donnez plus vite, encore plus vite… » […] On dirait que tout l’effort de notre époque, c’est d’enlever le paysan à son sillon, soi-disant pour le faire monter, en réalité pour lui faire oublier sa noblesse paysanne et l’arracher à la tradition qui unit l’homme à son passé et à sa terre. Il ne s’agit pas, évidemment, de s’enfoncer dans une routine désuète, mais de prendre conscience de ce que nous sommes fondamentalement, et tout en étant ouverts et tendus vers l’avant, de s’appuyer sur le passé traditionnel comme sur un tremplin. Garder le sens du durable, de l’équilibre, du fondamental. (La Mnémo-rythmique de nos Proverbes paysans3).
Marcel Jousse avait surtout retenu qu’il tenait de sa mère, « profondément instruite, parce qu’illettrée », ce goût de l’Évangile oralisé avec des rythmes simples et traditionnels encore connus des communautés villageoises de la Sarthe en cours au début du XXe siècle. Fort d’une immense érudition en grec, en latin, en hébreu et en araméen, il ne s’inspirait pas moins du milieu rural dont il était issu, en revendiquant un enracinement en sa terre sarthoise.
J’ai donc été modelé presque dès le sein de ma mère, dans l’Évangile. Vous avez là le secret étrange de ma vie, de mes recherches, et de mes luttes ; eh bien, ce petit enfant modelé par les choses, modelé par une mère profondément imprégnée de Jésus… […] Le matin, elle se levait à quatre heures pour aller laver et puis elle venait me réveiller avec son baiser que je sens encore, et elle m’apportait toujours, soit une petite fleur dont elle me disait le nom, soit une petite bête qu’elle avait trouvée, un papillon, une coccinelle et c’était cela mon réveil de tous les matins. Évidemment, sa lèvre parfois était un peu froide de la fraîcheur du matin, mais je me sentais pénétré de toute cette formation profonde. (Laboratoire de Rythmo-pédagogie, Sorbonne, le 8 février 1939).
Mais le secret de mes découvertes – car j’en ai fait – est venu de ce que je me suis approfondi, depuis le « laboratoire paysan » de ma mère. Car je suis essentiellement un Paysan, fait pour creuser la terre ou les terreux. J’ai peur de l’étendue, mais je me sens en confiance quand on cherche la profondeur. C’est pour cela que j’ai trouvé des profondeurs chez ceux qu’on n’avait pas daigné regarder jusqu’ici : les Paysans. On a été à la découverte des continents. Maintenant, il s’agit de découvrir des hommes et de les découvrir dans ce qui est le plus profondément eux-mêmes : leurs Traditions. (Cours de la Sorbonne, le 18 mars1955).
Marcel Jousse fut avant tout un serviteur de la Parole vivante du Seigneur. La singularité de son anthropologie réside dans l’oralité nous impliquant dans toutes les dimensions de notre être, non seulement notre voix, mais davantage encore notre mémoire, notre cœur et toute notre intelligence vive.
L’approfondissement de sa propre tradition était tiré à la fois de son pays sarthois et de son engagement chrétien, en même temps qu’il était conforté par l’étude de la culture des « paysans » araméophones disséminés autour du lac de Tibériade. C’est pourquoi, il considérait que la prédication orale de Jésus, le Rabbi Iéshoua annonçant la Souartha4 (ܣܒܪܬܐ), c’est-à-dire la « proclamation » (‘tha’ܬܐ) de « l’Espérance » (‘souar’ܣܒܪ), le conduisait à se définir comme « gallo-galiléen ». C’est ainsi qu’il puisait dans les origines de la chrétienté, pour nous faire entendre à quel point, avant même d’être mis par écrit en grec, les évangiles furent pensés, mémorisés et véhiculés de bouche à oreille par les disciples du Christ. En même temps qu’ils partirent évangéliser, les Douze reçurent chacun pour mission de former un groupe de six adeptes (Luc 10, 1-20).
Une génération de soixante-douze (12 fois 6 = 72) nouveaux disciples, sera alors appelée à annoncer la Bonne Nouvelle par-delà toutes les nations, de part et d’autre de la Galilée. Et, selon une des nombreuses hagiographies qui lui ont été dédiées, saint Julien aurait été envoyé par saint Pierre dans la Sarthe, avec le prêtre Thuribe et le diacre Pavace, censés lui avoir succédé.
L’Actus Pontificum Cenomannis5, situe les Gesta Iuliani dans un paysage historiographique marqué par la diffusion de légendes de la fondation apostolique des Églises de Gaule, dites « légendes clémentines » parce qu’attribuées au pape Clément, premier successeur de l’apôtre Pierre, dont on sait le rôle majeur dans l’envoi en Gaule de disciples fondateurs des principaux sièges épiscopaux. La Vita s. Iuliani BHL 4546 fait vivre saint Julien au temps des empereurs Domitien (81-96), Nerva (96-98) et Trajan (98-117), dans l’intention principale d’établir son apostolicité et, par-là, l’origine apostolique du siège du Mans. Mais de récentes recherches historiques situent la destruction des temples païens tels que Mars-Mullo à Allonnes dans la première moitié du IVe siècle, comme marque des débuts de la présence du christianisme à Vindunum (Le Mans), partie prenante de la Gaule lyonnaise. Saint Julien serait originaire d’une région du bassin méditerranéen que l’on situe plutôt entre la Turquie et la Syrie actuelles.
On retiendra enfin que, tout comme Marcel Jousse le soutenait pour signifier sa condition de « gallo-galiléen », saint Julien après 47 ans d’épiscopat, serait effectivement mort dans l’ermitage de Saint-Marceau au bord de la Sarthe. Ses disciples l’auraient enseveli dans la crypte de Notre-Dame-du-Pré, d’où il aurait été transféré dans la cathédrale du Mans en 840, par saint Aldric son lointain successeur, afin de protéger sa dépouille des invasions normandes. Quelles que soient les datations retenues, les échanges entre l’Orient et l’Occident sont incontestables du début de l’ère chrétienne jusqu’aux temps médiévaux, et l’héritage gallo-galiléen dont se réclamait Marcel Jousse est indubitable.
Yallah Festival. Monseigneur Hugues de Woillemont, Directeur général de L’Œuvre d’Orient, déclarait dans une récente interview6, que la France a une responsabilité historique et culturelle particulière au Proche-Orient et que les chrétiens de France, quant à eux, ont en l’occurrence un rôle important, celui de « prier, soutenir financièrement, s’informer et sensibiliser autour d’eux. » Évoquant Jean-Paul II selon qui « l’Église avait deux poumons, un oriental et un occidental », il rappelle dans cet entretien que L’Œuvre d’Orient est engagée depuis 170 ans auprès des chrétiens d’Orient dans vingt-trois pays, pour répondre aux demandes des communautés religieuses orientales en matière d’éducation, de santé, de patrimoine et d’aide d’urgence, dans des contextes souvent marqués par la guerre et l’instabilité.
À cet égard, Mgr de Woillemont signale aussi l’organisation du Yallah Festival devant rassembler des chrétiens de rites latin et orientaux le 30 mai 2026 à Saint-Germain-l’Auxerrois (Paris Ier), avec diverses manifestations et une messe orientale.
Cette nouvelle fermentation témoigne d’une continuité et d’un rapport de « nutrition » entre d’un côté, nos sociétés modernes et sécularisées, et de l’autre, des « sources galiléennes », pour une foi qui nous libère et nous engage par l’annonce de la Bonne Nouvelle, la Proclamation de l’Espérance, Souartha, dans le monde entier jusque dans la Sarthe.
Nous avons besoin de retrouver l’élan des premières communautés chrétiennes qui, petites et sans défense, furent capables par l’annonce et le témoignage, de diffuser l’Évangile dans l’ensemble du monde alors connu. Benoît XVI7
Fresnay-sur-Sarthe, le 14 mai 2026
Jean-Marie ROUSSEAU – Souartha et Sarthe – 14 mai 2026
1 Par les champs et par les grèves. Voyage en Bretagne, Gustave Flaubert, 1847 (page 37).
2 Mémoire Vivante. Vie et œuvre de Marcel Jousse, Gabrielle Baron, Paris, Le Centurion, 1981. Gabrielle Baron (1896-1986) fut l’assistante et la collaboratrice de Marcel Jousse à la Sorbonne et fur la principale instigatrice de la publication de ses oeuvres posthumes.
3 L’Anthropologie du Geste, Marcel Jousse, Editions Gallimard, 1974, 1975 et 1978. (page 259).
4 La Place de l’oralité dans l’enseignement de Jésus et la « tradition » du texte évangélique, Réponse aux objections sur l’oralité, (page 22).
5 L’Actus Pontificum Cenomannis, série de courtes biographies des évêques du Mans, probablement écrites par un religieux de la cathédrale du Mans au mitan du IXe siècle, et maintes fois remaniées au cours du Moyen-Âge jusqu’au XIIIe siècle.
6 « L’attachement des chrétiens d’Orient à leur terre est édifiant », France catholique, 6 mai 2026.
7 Journée mondiale des missions, Appel à faire resplendir la Parole de vérité, 6 janvier 2012.

