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12. Quand on nous parle de rechristianiser la France


Marcel Jousse, qui par une voie nouvelle confirme les vérités anciennes

Au moment où la France s’apprête à accueillir le pape Léon XIV officiellement invité par le gouvernement et par l’Église de France, il est de bon augure de se rappeler l’interpellation de saint Jean Paul II en 1980 : « France, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? » Il est tentant de se demander quels thèmes abordera-t-il, alors que sa visite suscite déjà de la part de nombreux Français catholiques une certaine confiance, mais aussi l’espoir d’un nouveau souffle. Sans nécessairement redouter une quelconque instrumentalisation, on peut espérer que ce voyage papal concourra à encourager toutefois les Français à tirer parti d’un si riche héritage chrétien, sans aucune nostalgie…

S’il est certain qu’à Metz, Léon XIV traitera de l’Europe (§ Chroniques joussiennes n°5) et qu’à Lourdes il s’agira de dévotion populaire, pour l’agenda de Paris les spéculations vont bon train quant à ce qui relève de l’interface entre le religieux et le sociétal, pour ne pas dire les questions civilisationnelles ou carrément géopolitiques. En témoignent les deux encycliques, d’abord (septembre 2025) « Dilexi te » consacré à l’amour envers les pauvres, indissociable de la foi chrétienne ; et ensuite (mars 2026) « Magnificat humanitas » sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle par le refus de l’illusion transhumaniste et de la ‘Babel technocratique’ (§ Chroniques joussiennes n°4 et n°9). Enfin le souverain pontife ne se considère pas uniquement comme un responsable religieux venu pour les seuls membres de son Église. S’adressant à tous les Français, il devrait aborder, de façon directe ou indirecte, les thèmes de la fin de vie – adoptée par le Parlement français en juillet 2026 – et de l’interruption volontaire de grossesse – inscrite en France depuis mars 2024 dans la Constitution – par le prisme de la spiritualité, mais aussi dans une perspective culturelle et sociale, c’est-à-dire par une approche anthropologique.

La pure anarchie est lâchée sur le monde

Parler de « civilisation » pour désigner l’état des choses en Europe donne l’impression qu’on se gargarise d’un grand mot. On le sent bien, au fond, même si se l’avouer demeure difficile, c’est plié. Nos remplaçants s’il y en a, et s’il leur arrive de penser à nous dans quelques siècles, n’éprouveront ni indignation ni colère ; ils ne seront plus concernés. Ils ressentiront probablement un vague dégoût, et surtout une immense perplexité. […] « Les choses tombent en morceaux : le centre ne peut plus tenir ; la pure anarchie est lâchée sur le monde », écrit Yeats en 1919, présentant que, pour l’Europe, la guerre qui vient de s’achever n’aura été que l’annonciation d’autres désastres plus considérables. La guerre a donné naissance à la guerre, le nazisme a ouvert une porte sombre qui ne s’est jamais totalement refermée, les deux guerres mondiales n’ont fait qu’accélérer la décomposition des pays qui ont commis la folie de s’y engager. Un siècle après le poème de Yeats, le centre n’a pas tenu – et cela apparaît avec une évidence particulière dans le cas du centre politique européen, Bruxelles. (La mer noircie de sang, Michel Houellebecq, Le Figaro, 9 juillet 2026).

La critique radicale de la civilisation occidentale que livre Michel Houellebecq en s’inscrivant dans une vision crépusculaire principalement de l’Europe, pour autant qu’elle soit compréhensible et justifiée, s’inspire manifestement de la pensée de William B. Yeats1, pour qui chaque civilisation est condamnée à s’effondrer au bout de quelques millénaires pour laisser place à son opposé exact, tandis que l’ère chrétienne, née avec la figure de la colombe et du Christ, s’approcherait (§ The Second Coming) de son terme chaotique par une fin violente.

L’actualité de la pensée du père Marcel Jousse, non moins réaliste mais toujours confiante, nous conduit, tout au contraire, à nous ouvrir sur un avenir plein de promesses si nous acceptons de bien reprendre les choses à la base… Dans la France des années 1930, au moment où le Père Marcel Jousse enseignait à la Sorbonne, le catholicisme conservait une place prépondérante et majoritaire, mais la pratique religieuse commençait à faire l’objet de ses premières analyses sociologiques et anthropologiques. Cette désaffection française pour la religion, toujours accompagnée d’une arrogance et d’une suffisance de ses élites, renvoient à un stéréotype culturel et à une posture politique souvent perçus, tant de l’étranger qu’au sein de la société française elle-même, comme une de ses funestes caractéristiques.

Il faut rechristianiser la France

Chaque jour, dans la presse, vous trouvez une expression qu’on n’était pas habitué à trouver dans ce genre de littérature : il faut rechristianiser la France. Qu’est-ce qu’on demande, au fond, pour le peuple français ? Qu’on lui fasse prendre conscience de tout ce qu’il a de vivant en lui. Nous verrons combien l’Anthropologie peut aider à cette prise de conscience. Il y a précisément ce phénomène, c’est que sur cette grande vie, peut pousser des champions desséchés et c’est la scolastique. La grande, très grande erreur du catholicisme a été de négliger l’évangile vivant et populaire pour faire un sort aux philosophes scolastiques. Ce faussage de la vie, nous l’avons trouvé absolument analogue, je ne dis pas identique, jamais il n’y a deux choses identiques dans les choses de la vie, absolument analogues dans le milieu palestinien. Essayons donc de le comprendre en fonction de l’Anthropologie. L’essence même du palestinisme c’est le Meshihâ attendu et c’est cela qu’il faut comprendre quand on nous parle de rechristianiser la France. (École des Hautes Études, 8ème année, 5ème leçon, 8 janvier 1941).

C’est à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion du chanoine Fernand Boulard2 et de Gabriel Le Bras3 bien connu du père Marcel Jousse, qu’ont été lancées les premières grandes enquêtes statistiques pour mesurer la ferveur des fidèles. La situation des pratiquants catholiques durant cette décennie s’articulait autour de plusieurs caractéristiques majeures, avec une pratique dominicale solide, pour un taux de pratiquants réguliers situé entre 25% et 50%, et une appartenance culturelle encore restée massive, où près de 95% des Français étaient baptisés à la naissance, se mariaient à l’église et recevaient des obsèques religieuses. Aujourd’hui, moins de 30% de la population française se déclare catholique et les pratiquants réguliers ne représentent plus qu’un noyau d’environ 3 à 6 millions de personnes selon les critères INSEE.

En revanche, les années 2020 se caractérisent aussi par un dynamisme inattendu chez les jeunes de moins de 35 ans, marqué par une hausse notable des demandes de baptême à l’âge adulte (catéchumènes) et un attrait pour des formes de ferveur plus affirmées.

Vous nous avez fait des images de Jésus peinturlurée en philosophe grec

Qu’est-ce qu’a été ce professeur-paysan Jésus de Nazareth ? Simplement celui qui enseigne comme enseignait sa mère. Et nous avons son Magnificat de rythmeuse et c’est sa langue araméenne que les prêtres ne savaient pas. Il a fallu que ce soit celui qui vous parle qui dise aux prêtres : « Apprenez l’araméen qui est la langue de votre Dieu. Il ne parlait pas grec, il parlait araméen qui était la langue de sa mère. » Rome tout de suite a compris et a dit : « C’est par ces méthodes qu’il faudra désormais travailler. » Ces méthodes maniant des enseignements d’une mère dans une langue vivante nous appelons cela les paraboles et c’est la simplicité paysanne même. Vous nous avez fait des images de Jésus peinturlurée en philosophe grec. Montrez-nous donc un petit paysan palestinien qui s’en va semer et qui s’en va garder ses brebis et nous serez beaucoup plus utiles parce que vous serez dans la vérité et dans la vie. […] On a dit que la jeunesse voulait revenir à la vie. Ah je le crois bien ! Rien n’est catastrophique comme les routines des vieillards. […] Quand on nous parle de rechristianiser la France, nous pouvons dire qu’il s’agit de refaire tout en partant de zéro. Car on ne connaît absolument rien de la question, rien. Rien, et c’est pour cela qu’il ne faut pas trop blâmer ceux qui étaient absolument incroyants parce que, pour croire, quand on a étudié d’après nos méthodes livresques et inopérantes, il faut être capable de pouvoir analyser les fait objectifs. Et c’est pour cela que pensant à tous ceux qui veulent étudier la question, je leur tends cette étude qui a été faite, si j’ose dire, par ma vie toute entière. (École des Hautes Études, 8ème année, 4ème leçon, 6 novembre 1940).

Et c’est en effet Marcel Jousse, qui pourtant ne pouvait pas préjuger en 1940, sous le coup de la défaite de la France sous la botte de la puissance nazie, de la situation au XXIe siècle, en proclamant que « rien n’est catastrophique comme les routines des vieillards » et que la jeunesse ne peut qu’aspirer à « revenir à la vie. »

Le père Marcel Jousse demandait à l’Église de reconsidérer la méthode de « rechristianisation en partant de zéro » à partir de faits objectifs, très éloignés des méthodes qui avaient prévalu jusqu’alors, essentiellement livresques et de ce fait, totalement inopérantes. Ce qui nécessitait selon lui de se rappeler que Jésus commença modestement à partir du peuple de paysans et d’artisans qui l’entourait…

« Et il habita parmi nous »

Iéshoua n’a pas travaillé dans l’immensité. Au début, ce n’est presque rien, il a deux ou trois petits Appreneurs, et petit à petit cela fait une Qehillâ, c’est-à-dire une réunion, une assemblée. Et puis après, vous avez plusieurs noms d’Appreneurs qu’il a su choisir. Rabbi Iéshoua va se montrer d’abord dans son milieu familial, puis dans un milieu moins restreint et après dans un milieu si j’ose dire national. […] Où va-t-il ? Dans le peuple et c’est admirablement résumé dans la formule de Iôhânân : « Et il habita parmi nous. » […] Si le peuple est mort en France au point de vue religieux, c’est parce qu’il n’y avait plus aucune vie dans ceux qui devaient lui apporter la doctrine. Le peuple a besoin d’être compris pour être revivifié. Je vous avoue que si je n’avais eu que mon catéchisme diocésain pour m’enthousiasmer sur Jésus, je ne serais pas allé bien loin. Heureusement, j’ai eu ma mère, la petite paysanne sarthoise qui m’a montré dans ce mémoire que je vous ai fait. C’est ma mère qui m’a montré un Jésus vivant en m’apprenant ses paraboles et vous avez vu ce qu’on en peut tirer dans ce mémoire que je vous ai fait. C’est ma mère qui m’a montré comment comprendre et comment enseigner l’évangile et c’est tel qu’à Rome on m’a dit : « Mais c’est l’enseignement traditionnel retrouvé ! » Le brûleur pontifical par excellence, le R.P. Frey4 qui devait me brûler tout vif, m’écrivait : « Au R.P. Marcel Jousse, qui par une voie nouvelle confirme les vérités anciennes, Hommage reconnaissant. » (École des Hautes Études, 8ème année, 5ème leçon, 8 janvier 1941).

C’est ainsi que, confronté à ce « peuple mort en France au point de vue religieux », le père Marcel Jousse invite le clergé chargé d’apporter la doctrine à commencer par comprendre ce peuple dans son besoin « d’être revivifié. » Pour cela, il convoque le modèle de sa mère, « petite paysanne sarthoise [qui sut lui montrer] un Jésus vivant », tout en s’appuyant sur la ‘reconnaissance’, dans tous les sens du terme, des autorités pontificales.

Fidèle à l’injonction évangélique « allez faites de toutes les nations des disciples » (Matthieu 28,19), le christianisme ne peut se penser comme la simple conservation d’un héritage… Il est une transmission qui s’inscrit dans le temps pour devenir mémoire et transformation. Celui qui se définit comme un « anthropologiste5 » nous rappelle que le christianisme appartient à la mémoire de la France, mais a vocation aussi à façonner son avenir.

Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 17 septembre 2026


1 William Butler Yeats (1865-1939), poète et dramaturge irlandais et prix Nobel de littérature en 1923, est l’un des instigateurs du renouveau de la littérature irlandaise.

2 Fernand Boulard (1898-1977) prêtre catholique et sociologue français, connu pour une carte de France rapprochant élections présidentielles et pratique religieuse, est considéré comme le pionnier de la sociologie religieuse pastorale.

3Gabriel Le Bras (1891-1970), docteur en sciences politiques et économiques et docteur en droit, a poursuivi une brillante carrière d’enseignant en droit et en sociologie. Directeur d’études à l’École pratique de hautes études et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, il eut de fréquentes rencontres avec des sociologues de grande renommée dont Marcel Mauss et Henry Lévy-Bruhl, également proches de Marcel Jousse.

4Le Révérend Père Jean-Baptiste Frey, Secrétaire de la Commission Biblique Pontificale et Supérieur du Séminaire Français de Rome (formation du clergé français auprès du Saint-Siège), était mondialement connu pour ses travaux majeurs en archéologie et en épigraphie juive. Il est notamment l’auteur du Corpus Inscriptionum Judaicarum (recueil des inscriptions juives du IIIe siècle avant J-C au VIIe siècle de notre ère) et a joué un rôle de premier plan au Vatican dans les études bibliques officielles.

5 Par « anthropologiste » – et non « anthropologue », Marcel Jousse entendait insister en particulier sur l’aspect empirique et « agissant » de sa méthode par oppositions à une science livresque et aux disciplines académiques qu’il estimait trop morcelées.