On est vraiment compris que lorsqu’on est mémorisé
Déjà à la fin du XXe siècle, le Père Pierre Scheffer1 s.j. notait que « les jeunes générations s’évadaient, plus ou moins d’une culture dominée par l’écriture en se nourrissant de chansons, de films ou de télévision beaucoup plus que de livres. » Il observait ainsi que « le corps et la voix retrouv[ai]ent une place comme dans les premières cultures de l’histoire humaine, avant l’utilisation de l’écriture. En revanche, si ces cultures anciennes suscitaient un intense travail mémoriel, porté par le corps et la voix, il sembl[ait] bien qu’aujourd’hui la mémoire ait perdu ses lettres de noblesse. » Depuis lors, en ce premier quart du XXIe siècle, et surtout ces toutes dernières années, nous constatons l’accélération de ce phénomène due à l’émergence de « l’intelligence artificielle. »
Grâce au vaste répertoire de techniques très différentes à la confluence de plusieurs disciplines telles que les mathématiques, l’informatique, les sciences cognitives, les neurosciences et puis maintenant les data-sciences, l’intelligence artificielle permet l’automatisation de procédés et de tâches face auxquelles le cerveau humain rencontre certaines limites. Par des progrès encore plus considérables dans l’apprentissage profond dans le traitement du langage naturel, « l’intelligence artificielle générative » permet de gérer du contenu à partir d’instructions en langage textuel pour l’accès à un savoir en interaction avec la machine. Après la mobilisation d’ingénieurs, on recrute des philosophes censés apporter une dimension éthique à ces technologies. Pour autant, pourrait-on parler avec ce sentiment de puissance, de mémoire vivante ?
Ils n’ont pas écrit car ils inscrivent sur de la matière vivante
Je connais un professeur qui a une rapidité de lecture vertigineuse, mais il ne prononce absolument rien. Pour lui, le langage est devenu une chose lue, ce n’est pas une chose parlée. Voilà où nous en sommes. Pensez-vous qu’une pareille civilisation est apte à entrer et à comprendre un mécanisme de civilisation orale ? […] Nous aurons à mettre en plein relief le mécanisme de la mémoire humaine. Quand la mémoire humaine travaille à plein comme dans les civilisations purement orales, comme chez les druides, comme chez les Rabbis, on peut ne pas écrire. C’était le cas par exemple pour Rabbi Iéshoua. C’est un fait à mettre en plein relief toujours. Jamais Rabbi Iéshoua n’a écrit, jamais ! Et autour de lui, beaucoup d’autres rabbis n’ont pas écrit, ils inscrivent sur de la matière vivante. […] Cependant il y aura des textes, ce seront les textes sacrés, officiels qui, pour une raison ou pour une autre, ont été mis par écrit à un moment donné, par exemple, pour le milieu palestinien, au moment de la captivité de Babylone. On a eu peur de perdre ce qu’il y avait déjà et ce qui se jouait sur les lèvres et on l’a mis par écrit. C’est devenu « sacré » comme écrit, mais c’était déjà sacré comme récitatif. (École des Hautes Études, 7ème année, 14ème leçon, le 27 février 1940).
Des éditeurs, des auteurs et des médias cherchent ainsi à faire reconnaître que l’IA générative ne s’est pas seulement construite sur de l’innovation technique, mais aussi sur une captation massive de contenus produits par d’autres, sans aucune forme de délibération collective, en exigeant de la société et des citoyens qu’ils s’adaptent après coup.
On n’est vraiment compris que lorsqu’on est mémorisé
Si notre cher Péguy était là, il comprendrait admirablement. C’est que lui aussi était monté comme moi de la terre vivante et il avait bien senti qu’il est vain d’écrire pour durer. Il faut « composer » si l’on veut être gardé dans des mémoires vivantes. Ne durent vraiment que les œuvres aptes à être mémorisées. Tout ce qui va nous tenir à la mémoire va entrer dans ces lois profondes. Nous saurons peu de choses, mais nous les saurons en profondeur. […] Pourquoi avons-nous ce grand souci de l’oral ? C’est que nous savons qu’on n’est vraiment connu, on n’est compris que lorsqu’on est mémorisé. […] Qu’est-ce que ça peut me faire que j’aie appris cela dans un livre ou que je l’aie appris sur les lèvres de ma mère ! … (École des Hautes Études, 4ème année, 20ème leçon, le 20 avril 1937).
Non contente d’avoir déjà largement remplacé les livres que nous avions dans nos bibliothèques, l’intelligence artificielle générative ne s’apprête-t-elle pas à remplacer carrément nos neurones ? Marcel Jousse n’a pas pu terminer ses travaux sur la genèse des évangiles en 1957, pour avoir été réduit au silence par la maladie. Mais il a peut-être pu apporter une réponse plus que pertinente, en nous inculquant que « les plumitifs ne connaissent que la mémoire répétante », contrairement à ce qui advenait dans un milieu de tradition de style oral où « tout récitateur, même le plus fidèle, est toujours peu ou prou plus qu’un récitateur fidèle, mais un compositeur vivant et adapté. »
Il aimait revenir sur cet axiome selon lequel « le génial est trop original pour être jamais banal. L’écriture banalise par pauvreté, [tandis que] la voix vivante et innombrable déborde de toute une infinité vivante la plus large page d’écriture. »
Si tant est qu’on puisse défendre notre civilisation contre la civilisation hitlérienne
Le fait que j’ai été professeur à l’École d’Anthropologie a soulevé des étonnements partout : dans les milieux purement scientifiques parce que c’était la 1ère fois qu’on voyait un prêtre dans une école d’Anthropologie et dans les milieux ecclésiastiques parce qu’on me considérait comme perdu ! … mais non, je n’étais pas perdu mais je sauvais les autres. Je vous dis tout cela pour que vous vous rendiez compte de la quasi impossibilité qu’il y a pour des savants objectifs d’être croyants. On n’a pas présenté aux chercheurs la question dans son véritable sens, et quand on me dit qu’il y a 99% des savants qui ne s’occupent pas de Jésus, je trouve que c’est même très beau et je crois que le centième se moque de tout. Il est croyant mais croyant de la messe de 11h00 et c’est tout. La question était, pour moi, d’une gravité unique puisqu’au fond c’est sur lui, Iéshoua, que repose toute notre actuelle civilisation, si tant est qu’on puisse la défendre contre la civilisation hitlérienne. […] Vous pouvez très bien ne pas admettre l’existence de Rabbi Iéshoua, mais alors soyez logiques et laissez tout tomber, car au nom de quoi allez-vous soutenir une civilisation qui ne se soutient pratiquement que par les bases de Rabbi Iéshoua ? [L’étude de l’araméen formulaire] est fondamentale et c’est l’ignorance de cette question qui a entraîné ce désintérêt de tous les savants qui se sont posé le problème parce qu’on ne leur a donné que de la logomachie. C’était fatal, on ne s’intéresse pas à une chose qu’on sent nettement être à côté de la réalité. (École des Hautes Études, 7ème année, 15ème leçon, le 5 mars 1940).
Nous est-il permis alors de conclure avec Marcel Jousse selon qui « [il] avait raison cet appreneur que l’Enseigneur préférait certainement à cause de sa mémoire plus impeccablement répétante et plus généralement pénétrante : ‘Tous les livres du monde ne sauraient contenir tous les dits de mon Rabbi’ »
Et le Memrâ s’est fait chair et il habita parmi nous
Je suis un Palestinien d’adoption. J’ai saisi les matériaux gestuels palestiniens et je les ai nommés dans le milieu parisien. Voilà ma découverte : je ne suis que le haut-parleur français de récitateurs palestiniens qui ne faisaient pas de poésie, qui ne faisaient pas de strophes, qui ne faisaient pas de vers, qui faisaient du Style oral. […] Entre la retraduction et le redécalque, il y a un abîme et c’est faute d’avoir compris cela qu’on a dit « Jousse retraduit en araméen les textes des évangiles. » J’ai dit aussitôt : Contresens fondamental, je redécalque. […] Vous voyez la grande découverte que nous avons faite. Nous avons bousculé encore une fois la grande mécanique de la civilisation écrite pour nous transporter dans la civilisation orale et c’est là que nous pourrions dire : « Au commencement était le Memrâ…. Et le Memrâ s’est fait chair et il habita parmi nous » Et il nous a laissé sa Parole. (École des Hautes Études, 7ème année, 16ème leçon, le 12 mars 1940).
Il faut tout de même reconnaître, dans ces bulles cognitives sécurisées, une vraie forfaiture intellectuelle délétère qui entraîne notre civilisation dans un refus d’affronter la complexité du réel, et ainsi la condamne définitivement. C’est le propre du combat que Marcel Jousse a combattu, de la course qu’il a parcourue dans la fidélité qu’il a défendue jusqu’au bout de sa vie !
Le bon combat, j’ai combattu ; la course, j’ai parcouru ; la fidélité, j’ai défendu2, Saint Paul (2 Timothée, 4,7)
Jean-Marie Rousseau, Fresnay, le 7 août 2026
Le bon combat, j’ai combattu ; la course, j’ai parcouru ; la fidélité, j’ai défendu.
CHRONOLOGIE
selon Gabrielle Baron3
Acte de naissance de Anatole-Honoré JOUSSE du 25 juillet 1886 – Extrait de l’état civil de la Sarthe
1886 – Né à Beaumont-sur Sarthe le 28 juillet 1886 — 140ème anniversaire de sa naissance
1891-1897 – Études primaires, éducation bilingue (au foyer, ‘dialecte’ du Haut-Maine et à l’école ‘langue’ francienne). Certificat d’études primaires et Diplôme d’agriculture.
1898-1901 – Initiation aux quatre langues (hébreu, araméen, grec, latin) d’après la méthode du linguiste Maunoury, sous la direction d’un précepteur bénévole.
1901-1906 – Études secondaires au collège de l’Immaculée-Conception de Séez (Orne).. Baccalauréat latin-grec – philosophie.
1906-1907 – Grand séminaire de Sées (Orne). Études sémitiques. Théologie.
1907-1909 Études de mathématiques et d’artillerie. Incorporé au 26ème d’artillerie. Promu sous-lieutenant de réserve le 29 mars 1909 et lieutenant de réserve le 27 mars 1913.
1909-1912 – Grand séminaire. Préparation au sacerdoce. Ordination. Sa première messe à Noël 1912.
1912-1913 – Professeur au collège Sainte-Marie de Caen. Études de philosophie classique et d’anglais à l’Université de Caen. Licence de langues et littératures classiques.
1913–1914 – Noviciat des Jésuites à Canterbury. Enseigne l’Écriture sainte et l’anglais à ses co-novices.
1914–1918 – Mobilisé comme lieutenant d’artillerie au 50ème d’artillerie de Rennes. Guerre sur le front : Charleroi, Arras, la marne, les Éparges, Bois de la Gruerie, Verdun, Fleury, La Fontaine-aux-Charmes… Fait chevalier de la Légion d’honneur et Croix de guerre sur le champ de bataille de Verdun (septembre 1916)..
1918-1919 – Capitaine instructeur des officiers supérieurs américains d’artillerie aux États-Unis. Professeur de français diplomatique à la « School for Foreign Service » de l’Université de Georgetown à Washington. Recherche anthropologique et ethnique dans les milieux amérindiens. Mis en congé illimité le 17 mai 1920. Rayé des cadres pour infirmité de guerre le 28 février 1937.
1919-1920 – Noviciat des Jésuites à Beaumont-sur-Oise.
1920-1922 – Faculté de philosophie de Jersey. Vœux le 5 décembre 1920.
1922-1929 – Paris : études spécialisées. Recherche de phonétique expérimentale et de rythmique au laboratoire du Collège de France avec l’abbé Rousselot. Études de psychologie pathologique au Collège de France et à l’hôpital Sainte-Anne avec les Docteurs psychiatres Pierre Janet et Georges Dumas. Études d’ethnologie à l’École des Hautes Études(Section des Sciences religieuses) avec le professeur Marcel Mauss. Recherches ethniques sur le Moyen-Orient.
1925 Parution du mémoire de psychologies lingusitique sur Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les Verbo-moteurs.
1927 Série de conférences à l’Institut biblique pontifical de Rome : les Lois anthropologiques du style oral vivant et le milieu ethnique palestinien. Les Lois anthropologique du style oral vivant et le milieu ethnique palestinien. Le Style oral araméen dans l’enseignement de Jésus et de ses apôtres. Le Style oral araméen en face du problème synoptique et johannique.
1928-1929 – Démonstration des lois du Style oral évangélique par les étudiantes du Laboratoire de Style manuel et oral ; au Théâtre des Champs-Élysées ; au grand amphithéâtre de la Sorbonne lors du 1er Congrès de Psychologies appliquées, présidé ar le Dr Pierre Janet ; à la Société de Géographie (1933-1935) ; à la Faculté de théologie protestante (1935) ; au Laboratoire de rythmo-pédagogie et à la Sorbonne à l’intérieur des cours.
1929-1930 – 3ème année à Paray-le-Monial sous la direction du R. Père Bulot.
1930 Publication de l’ouvrage de Les Récitatifs rythmiques parallèles des Rabbis d’Israël ; Genre de la Maxime. Série de conférences à l’Université de Louvain sur l’Anthropologique du Langage.. Mort de sa mère – Rencontre avec Gabrielle Baron.
1932-1937– Cours libres professés à l’amphithéâtre Turgot de la Sorbonne.
1933-1950 – Professeur titulaire à l’Écoled’Anthropologie pour la chaire d’Anthropologie linguistique.
1933-1945– Chargé de leçons d’Anthropologie ethnique à l’Écoledes Hautes Études (sections des sciences religieuses)
1933-1940 – Conférences au Laboratoire de Rythmo-pédagogie pour éducateurs et éducatrices.
1934-1937 – Professeur d’Anthropologie du Langage à la Faculté de philosophie de Jersey. Publication série de mémoires sur l’expression humaine en partant de la loi anthropologique du Mimisme pour entrer dans l’ethnique palestinien.
1948 Congestion cérébrale (premier avertissement grave).
1950 Publication de La Manducation de la Leçon dans le Milieu ethnique palestinien.
1952 Rythmo-mélodisme et Rythmo-typographisme pour le Style oral palestinien.
1955 Mort de sa collaboratrice Gabrielle Desgrées du Loû. Divers travaux.
1957 Derniers cours à l’amphithéâtre Turgot. Double opération. Sursaut merveilleux, mais c’est fini. Lente agonie
1961 « Tout est consommé… » Décédé le 14 août 1961. — 65ème anniversaire de sa mort
.
Marcel Jousse s.j. anthropologue – officier en 1914-18 -Acte de décès établi le 14 août 1961 à Fresnay-sur-Sarthe…
1 L’oralité, le corps et la mémoire : Quels enjeux pour le peuple chrétien, dans la France aujourd’hui ?, DOCUMENTS-ÉPISCOPAT (Bulletin du secrétariat de la Conférence des évêques de France, n°11, juin 1989). Pierre Scheffer s.j. (1933-2014) docteur en anthropologie religieuse.
2 Épitaphe gravée sur la pierre tombale de Marcel Jousse au cimetière de Fresnay-sur-Sarthe pour honorer durablement sa mémoire.
3 Gabrielle BARON a dressé deux biographies de Marcel JOUSSE, dans les deux ouvrages qui lui sont consacrés, l’un en 1965 intitulé MARCEL JOUSSE, introduction à sa vie et à son œuvre, et l’autre en 1981 intitulé Mémoire vivante. Ils diffèrent légèrement l’un de l’autre mais comportent aussi quelques inexactitudes que nous envisageons de relever avec le concours d’Odile LECONTE (historienne et conseillère municipale de Fresnay-sur-Sarthe) dans les mois qui viennent par une étude approfondie sur le terrain et aux Archives diocésaines ou Archives départementales ou nationales selon les lieux d’investigation…



