Paris, Plon (Pocket), 2023 (1ere édition : 2022). Par B.D.
Recension par B. D.— Fin 2023, les éditions Plon rééditaient en format de poche un ouvrage au titre accrocheur : Jésus, l’enquête.
Son auteur, Jean Staune, secrétaire général de l’Université Interdisciplinaire de Paris, est philosophe des sciences, prospectiviste, diplômé en économie et management, mathématiques, informatique et paléontologie.
Son ambition affichée : démontrer que l’auteur du quatrième évangile est un Jean disciple de Jésus – mais pas l’apôtre membre des Douze – se désignant comme « le disciple que Jésus aimait », appellation signifiant qu’il était notoirement son disciple favori à cause de son exceptionnelle intelligence ; puis déduire de ce qu’il est l’unique témoin direct auteur d’un évangile qu’il est l’unique dépositaire de la plus profonde révélation par le Christ de son identité, qu’il a transmise hors du canal classique des Douze.
Le tout démontré par la seule raison, corroboré par les sciences modernes et des données fournies par d’autres religions de divers continents et siècles.
1. En dépit de nombreuses longueurs et redites, le premier objectif est atteint pour l’essentiel. L’auteur du quatrième évangile ne peut pas être le Galiléen Jean, comme son frère aîné Jacques membre des Douze et pêcheur professionnel avec leur père Zébédée. Lorsque ce Jean comparaîtra avec Simon-Pierre devant le Conseil suprême des autorités juives, Luc rapporte que leurs auditeurs et juges furent déconcertés devant l’assurance des deux hommes tout « en se rendant compte que c’était des individus incultes et ordinaires » (Ac 4,13). La finale du quatrième évangile relatant une pêche miraculeuse obtenue de Jésus ressuscité par Simon-Pierre et des compagnons, l’évangéliste se compte parmi eux comme « le disciple que Jésus aimait » tout en mentionnant parmi les autres « les [fils] de Zébédée » (cf. Jn 21, 2). Il s’agit donc de deux Jean distincts. D’un tout autre profil est l’évangéliste : très cultivé, fin connaisseur de la Judée et des rouages du pouvoir religieux et judiciaire juif ainsi que de la liturgie et du culte d’Israël, maîtrisant et l’araméen et le grec littéraire.
2. Mais l’auteur va trop loin – faute de preuves à apporter – quand il soutient que ce fut le même homme qui était avec André au bord du lac en disciples de Jean le Baptiste (cf. Jn 1,35-37) et qui, comme André, devint ce jour-là disciple de Jésus et le même qui, juste avant la comparution de celui-ci, fit entrer Pierre dans la résidence des grands-sacerdotes (cf. Jn 18,15-16). De même en prétendant qu’« à travers tout son Évangile, le DBA (acronyme cavalier pour « disciple bien-aimé ») est présenté, ou se présente, comme une autorité non pas supérieure (bien qu’il en donne parfois l’impression), ni même complémentaire, mais véritablement d’un autre ordre que Pierre lui-même et les douze apôtres, dont les faits et gestes comptent très peu pour lui » (54). Mis à part le début de son Prologue qui est son Credo déduit de son expérience de croyant, il témoigne de ce qu’il a vu et entendu sans jamais prendre la place de son maître.
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3. Quant à la seconde partie (« ‘Fils de Dieu’, cela veut dire quoi ? »), ses lecteurs et lectrices chrétiens seront près de « nous abandonner en disant que le récit présenté dans la deuxième partie est peu crédible », comme l’auteur lui-même le redoute. Car il ne s’agit plus de récit et d’histoire, mais d’une soutenance de thèses de théologie, anthropologie et spiritualité. Or, au regard de la foi chrétienne bimillénaire et universelle, elles sont incompatibles avec elle, alors que Jean Staune réclame d’en exposer grâce à elles la quintessence. Méprise de fond, déjà, à propos de la tradition. Il la traite comme quelque chose que l’on possède et transmet. Mais dans la vision dynamique de la théologie chrétienne, elle est ce qu’elle est étymologiquement : « traditio », acte de transmettre, indissociable du transmis. L’interprétation de l’Écriture est indissociable de l’Écriture nue, la personne de Jésus indissociable de sa présence et son action aux jours de sa chair comme au temps pascal où nous sommes. Et puis la révélation de Jésus n’est pas un savoir ésotérique, elle est manifestation concrète de l’amour « jusqu’à l’extrême » (Jn 13,1). Voilà comment se comprend la périphrase « le disciple que Jésus aimait » : en se désignant ainsi, Jean veut simplement dire combien il a été et est à jamais aimé du Christ Jésus. Se définir ainsi est toute sa joie, comme elle peut l’être pour tout disciple et frère ou sœur de son Seigneur Dieu-fait-homme.
3.1. Théologie trinitaire : arienne. « Fils de Dieu » signifie « partie de Dieu », intermédiaire entre les humains et Dieu, là où la foi chrétienne le confesse « consubstantiel au Père » et non pas à la création visible. Le Dieu de Jésus, l’enquête fait aussi l’économie de l’Esprit Saint. Le texte évangélique dit exactement : « Nul, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu (…) Ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jn 3,5). Jean Staune glose : « Nous devons naître une deuxième fois de l’esprit pour accomplir notre destinée et notre nature spirituelle» (248-249). Il modifie trois fois le sens littéral : évacuation de la note baptismale (« naître de l’eau »), suppression de la majuscule, ajout d’une finalité autocentrée de cette naissance.
3.2. Christologie : monophysite, autrement dit contemplant la puissance de la nature divine ayant en Jésus absorbé la nature humaine au point qu’il ne fait qu’appliquer souverainement un programme convenu d’avance avec son Père (y compris les ignominies de sa Passion). Ainsi, selon Jean Staune, contrairement à ce qu’affirme un disciple de Paul en 1 Tm 2,5 (« il n’y a qu’un seul Médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus »), c’est comme être divin que Jésus est médiateur, ce qui invalide ipso facto toute possibilité pour un être humain d’imiter une nature (la divine) qu’il ne possède pas.
3.3. Anthropologie : pélagienne, car le but des humains serait, d’après l’auteur, de s’auto-accomplir, alors que l’image de la « seconde naissance » employée par Jésus devant Nicodème (cf. Jn 3) est baptismale, donc sacramentelle, donc impliquant un humble accueil de la grâce. Selon le Credo commun à toutes les Églises, la nature humaine se trouve conditionnée par l’expérience du péché qui affecte sa mortalité. Dieu s’est fait homme et pour la divinisation plénière des humains et pour leur salut du péché et de toute mort.
3.4. Ecclésiologie : dualiste. Jean Staune est conscient que sa thèse des deux Églises est provocante et peut choquer, mais il y tient, bien que rien n’autorise à en trouver les fondements dans la lettre du quatrième évangile. Concevoir que Jésus lui-même ait voulu une coexistence d’une « Église extérieure » (qu’il aurait échafaudée sur un Simon-Pierre simplet et ses compagnons pour évangéliser les simples) et d’une « Église intérieure » (qu’il aurait secrètement bâtie sur son « disciple préféré » pour l’élite des intelligences supérieures – et sans péché – … tout en soutenant qu’elle existe en fait depuis la création du monde), concevoir ainsi que l’une compense par sa pureté principielle les crimes et turpitudes de l’autre contredit totalement le propre témoignage de l’évangéliste, qui affirme (1 Jn 1,8): « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous leurrons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous »).
3.6. Spiritualité : néo-platonicienne, gnostique, bouddhiste, chamanique. En réduisant la foi chrétienne et sa pratique qui sont à la fois individuelles et communautaires (ecclésiales) à un corpus de connaissances à deux étages (basique pour le tout-venant (catéchisme), supérieur et ésotérique pour quelques-uns, les « initiés » par leur seuls dons naturels), le chercheur gomme l’unicité de l’Évangile, efface l’interaction entre libre-arbitre humain et grâce divine et leur substitue une philosophie à la fois rationnelle et spiritualiste grâce à laquelle une poignée d’humains de tous les temps, voire d’êtres d’exoplanètes pourraient espérer, à terme « réintégrer Dieu et faire un avec lui », ce qui implique qu’ils (mais toutes les créatures sans exception) étaient auparavant dés-intégrés, séparés de lui… sans qu’aucune cause en soit ici fournie (à la différence du néoplatonisme ou du gnosticisme des premiers siècles).
4. Et ultimement évaporation de toute « histoire du Salut » révélée et accomplie par un Dieu personnel, de toute solidarité de ce Dieu avec l’humanité (et, par elle, avec l’intégralité de l’univers), de toute pédagogie divine ; silence et absence de l’amour comme « moteur » du sens des choses, des êtres, de l’histoire. « Qui était Jésus ? » demeure une question pertinente indépendamment de tout mobile d’ordre religieux. « Qui es-tu ? » demeure tout autant la question incontournable des cœurs en quête d’amour et d’éternité tout uniment. On ne la trouvera pas dans cet énième livre d’enquête.
